S. A. R. le prince Jarpéado.
Ce que Jarpéado trouvait de plus extraordinaire à Paris était lui-même, comme le doge de Gênes à Versailles. C’était, d’ailleurs, un garçon bien pris dans sa petite taille, remarquable par la beauté de ses traits, ayant peut-être les jambes un peu grêles; mais elles étaient chaussées de bottines chargées de pierreries et relevées à la poulaine de trois côtés. Il portait sur le dos, selon la mode de la Cactriane, son pays, une chape de chantre qui eût fait honte à celles des dignitaires ecclésiastiques du sacre de Charles X; elle était couverte d’arabesques en semences de diamants sur un fond de lapis-lazuli, et fendue en deux parties égales, comme les deux vantaux d’un bahut; puis ces parties tenaient par une charnière d’or et se levaient de bas en haut à volonté, à l’instar des surplis des prêtres. En signe de sa dignité, car il était prince des Coccirubri, il portait un joli hausse-col en saphir, et sur sa tête deux aigrettes filiformes qui eussent fait honte, par leur délicatesse, à tous les pompons que les princes mettent à leurs shakos, les jours de fête nationale.
Anna le trouva charmant, excepté ses deux bras excessivement courts et décharnés; mais comment aurait-on pensé à ce léger défaut à l’aspect de sa riche carnation qui annonçait un sang pur en harmonie avec le soleil, car les plus beaux rayons rouges de cet astre semblaient avoir servi à rendre ce sang vermeil et lumineux? Mais bientôt Anna comprit ce que son père avait voulu dire, en assistant à une de ces mystérieuses choses qui passent inaperçues dans ce terrible Paris, si plein et si vide, si niais et si savant, si préoccupé et si léger, mais toujours fantastique, plus que la docte Allemagne, et bien supérieur aux contrées hoffmanniques, où le grave conseiller du Kammergericht de Berlin a vu tant de choses. Il est vrai que maître Floh et ses besicles grossissantes ne vaudront jamais les forces apocalyptiques des sibylles mesmériennes, remises en ce moment à la disposition de la charmante Anna par un coup de baguette de cette fée, la seule qui nous reste, Extasinada, à laquelle nous devons nos poëtes, nos plus beaux rêves, et dont l’existence est fortement compromise à l’Académie des sciences (section de médecine).
III
Autre tentation de saint Antoine.
Les trois mille fenêtres de ce palais de verre se renvoyèrent les unes les autres un rayon de lune, et ce fut bientôt comme un de ces incendies que le soleil allume à son coucher dans un vieux château, et qui souvent trompent à distance un voyageur qui passe, un laboureur qui revient. Les cactus versaient les trésors de leurs odeurs, le vanillier envoyait ses ondes parfumées, le volcameria distillait la chaleur vineuse de ses touffes par effluves aussi jolies que ses fleurs, ces bayadères de la botanique, les jasmins des Açores babillaient, les magnolias grisaient l’air, les senteurs des daturas s’avançaient avec la pompe d’un roi de Perse, et l’impétueux lis de la Chine, dix fois plus fort que nos tubéreuses, détonait comme les canons des Invalides, et traversait cette atmosphère embrasée avec l’impétuosité d’un boulet, ramassant toutes les autres odeurs et se les appropriant, comme un banquier s’assimile les capitaux partout où passent ses spéculations. Aussi le Vertige emmenait-il ces chœurs insensés au-dessus de cette forêt illuminée, comme à l’Opéra Musard entraîne, d’un coup de baguette, dans un galop la ronde furieuse des Parisiens de tout âge, de tout sexe, sous des tourbillons de lumière et de musique.
La princesse Finna, l’une des plus belles créatures du pays enchanté de Las Figuieras, s’avança par une vallée du Nopalistan, résidence offerte au prince par ses ravisseurs, où les gazons étaient à la fois humides et lisses, allant à la rencontre de Jarpéado, qui, cette fois, ne pouvait l’éviter. Les yeux de cette enchanteresse, que dans un ignoble projet d’alliance le gouvernement jetait à la tête du prince, ni plus ni moins qu’une Caxe-Sotha, brillaient comme des étoiles, et la rusée s’était fait suivre, comme Catherine de Médicis, d’un dangereux escadron composé de ses plus belles sujettes.
Du plus loin qu’elle aperçut le prince, elle fit un signe. A ce signal, il s’éleva dans le silence de cette nuit parfumée une musique absolument semblable au scherzo de la reine Mab, dans la symphonie de Roméo et Juliette, où le grand Berlioz a reculé les bornes de l’art du facteur d’instruments, pour trouver les effets de la Cigale, du Grillon, des Mouches, et rendre la voix sublime de la nature, à midi, dans les hautes herbes d’une prairie où murmure un ruisseau sur du sable argenté. Seulement le délicat et délicieux morceau de Berlioz est à la musique qui résonnait aux sens intérieurs d’Anna ce que le brutal organe d’un tonitruant ophicléide est aux sons filés du violoncelle de Batta, quand Batta peint l’amour et en rappelle les rêveries les plus éthérées aux femmes attendries que souvent un vieux priseur trouble en se mouchant! (A la porte!)
C’était enfin la lumière qui se faisait musique, comme elle s’était déjà faite parfum, par une attention délicate pour ces beaux êtres, fruit de la lumière que la lumière engendre, qui sont lumière et retournent à la lumière. Au milieu de l’extase où ce concert d’odeurs et de sons devait plonger le prince Jarpéado, et quel prince! un prince à marier, riche de tout le Nopalistan (voir aux annonces pour plus de détails), Finna, la Cléopâtre improvisée par le gouvernement, se glissa sous les pieds de Jarpéado, pendant qui six vierges dansèrent une danse qui était aussi supérieure à la cachucha et au jaléo espagnol, que la musique sourde et tintinnulante des génies vibrionesques surpassait la divine musique de Berlioz. Ce qu’il y avait de singulier dans cette danse était sa décence, puisqu’elle était exécutée par des vierges; mais là éclatait le génie infernal de cette création nationale et transmise à ces danseurs par leurs ancêtres, qui la tenaient de la fée Arabesque. Cette danse chaste et irritante produisait un effet absolument semblable à celui que cause la ronde des femmes du Campidano, colonie grecque aux environs de Cagliari. (Êtes-vous allé en Sardaigne? Non. J’en suis fâché. Allez-y, rien que pour voir danser ces filles enrichies de sequins.) Assurément, vous regardez, sans y entendre malice, ces vertueuses jeunes filles qui se tiennent par la main et qui tournent très-chastement sur elles-mêmes; mais ce chœur est néanmoins si voluptueux, que les consuls anglais de la secte des saints, ceux qui ne rient jamais, pas même au parlement, sont forcés de s’en aller. Eh bien, les femmes du Campidano de Sardaigne, en fait de danse à la fois chaste et voluptueuse, étaient aussi loin des danseuses de Finna, que la vierge de Dresde par Raphaël est au-dessus d’un portrait de Dubufe. (On ne parle pas de peinture, mais d’expression.)