L’attention d’Anna fut bientôt attirée par l’air heureux du prince Jarpéado, qui jouait du luth en chantant son bonheur par une romance digne de Victor Hugo. Certes cette cantate aurait pu figurer avec honneur dans les Orientales, car elle était composée de onze cent onze stances, sur chacune des onze cent onze beautés de Zashazli (prononcez Virginie), la plus charmante des filles Ranagridiennes. Ce nom, de même que les noms persans, avait une signification, et voulait dire vierge faite de lumière. Avant de devenir cinabre, minium, enfin tout ce qu’il y a de plus rouge au monde, cette précieuse créature était destinée aux trois incarnations entomologiques que subissent toutes les créatures de la Zoologie, y compris l’Homme.

La première forme de Virginie restait sous un pavillon qui aurait stupéfait les admirateurs de l’architecture moresque ou sarrasine, tant il surpassait les broderies de l’Alhambra, du Généralife et des plus célèbres mosquées. (Voir, au surplus, l’album du Nopalistan orné de sept mille gravures.) Situé dans une profonde vallée sur les coteaux de laquelle s’élevaient des forêts immenses, comme celles que Chateaubriand a décrites dans Atala, ce pavillon se trouvait gardé par un cours d’eau parfumée, auprès de laquelle l’eau de Cologne, celle de Portugal et d’autres cosmétiques sont tout juste ce que l’eau noire, sale et puante de la Bièvre est à l’eau de Seine filtrée. De nombreux soldats habillés de garance, absolument comme les troupes françaises, gardaient les abords de la vallée en aval, et des postes non moins nombreux veillaient en amont. Autour du pavillon, des Bayadères dansaient et chantaient. Le prince allait et venait très-effaré, donnant des ordres multipliés. Des sentinelles, placées à de grandes distances, répétaient les mots d’ordre. En effet, dans l’état où elle se trouvait, la jeune personne pouvait être la proie d’un Génie féroce nommé Misocampe. Vêtu d’un corselet comme les hallebardiers du moyen âge, protégé par une robe verte d’une dureté de diamant, et doué d’une figure terrible, le Misocampe, espèce d’ogre, jouit d’une férocité sans exemple. Loin de craindre mille Jarpéadiens, un seul Misocampe se réjouit de les rencontrer en groupe, il n’en déjeune et n’en soupe que mieux. En voyant de loin un Misocampe, la pauvre Anna se rappela les Espagnols de Fernand Cortez débarquant au Mexique. Ce féroce guerrier a des yeux brillants comme des lanternes de voiture, et s’élance avec la même rapidité, sans avoir besoin, comme les voitures, d’être aidé par des chevaux, car il a des jambes d’une longueur démesurée, fines comme des raies de papier à musique et d’une agilité de danseuse. Son estomac, transparent comme un bocal, digère en même temps qu’il mange. Le prince Paul avait publié des proclamations affichées dans toutes les forêts, dans tous les villages du Nopalistan, pour ordonner aux masses intelligentes de se précipiter entre le Misocampe et le pavillon, afin d’étouffer le Monstre ou de le rassasier. Il promettait l’immortalité aux morts, la seule chose qu’on puisse leur offrir. La fille du professeur admirait l’amour du prince Paul Jarpéado qui se révélait dans ces inventions de haute politique. Quelle tendresse! quelle délicatesse! La jeune princesse ressemblait parfaitement aux babys emmaillottés que l’aristocratie anglaise porte avec orgueil dans Hyde-Park, pour leur faire prendre l’air. Aussi l’amour du prince Paul avait-il toutes les allures de la maternité la plus inquiète pour sa chère petite Virginie, qui cependant n’était encore qu’un vrai baby.

«Que sera-ce donc, se dit Anna, quand elle sera nubile?»

Bientôt le prince Paul reconnut en Zashazli les symptômes de la crise à laquelle sont sujettes ces charmantes créatures. Par ses ordres, des capsules chargées de substances explosibles annoncèrent au monde entier que la princesse allait, jusqu’au jour de son mariage, se renfermer dans un couvent. Selon l’usage, elle serait enveloppée de voiles gris et plongée dans un profond sommeil, pour être plus facilement soustraite aux enchantements qui pouvaient la menacer. Telle est la volonté suprême de la fée Physine, qui a voulu que toutes les créations, depuis les êtres supérieurs aux Hommes, et même les Mondes, jusqu’aux Infiniment Petits, eussent la même loi. D’invisibles religieuses roulèrent la petite princesse dans une étoffe brune, avec la délicatesse que les esclaves de la Havane mettent à rouler les feuilles blondes des cigares destinés à George Sand ou à quelque princesse espagnole. Sa tête mignonne se voyait à peine au bout de ce linceul dans lequel elle resta sage, vertueuse et résignée. Le prince Paul Jarpéado demeura sur le seuil du couvent, sage, vertueux et résigné, mais impatient! Il ressemblait à Louis XV qui, devinant dans une enfant de sept ans, assise avec son père sur la terrasse des Tuileries, la belle mademoiselle de Romans telle qu’elle devait être à dix-huit ans, en prit soin et la fit élever loin du monde.

Anna fut témoin de la joie du prince Paul quand, semblable à la Vénus antique sortant des ondes, Virginie quitta son linceul doré. Comme l’Ève de Milton, qui est une Ève anglaise, elle sourit à la lumière, elle s’interrogea pour savoir si elle était elle-même, et fut dans l’enchantement de se voir si comfortable. Elle regarda Paul et dit: «Oh!...» ce superlatif de l’étonnement anglais.

Le prince s’offrit avec une soumission d’esclave à lui montrer le chemin dans la vie, à travers les monts et les vallées de son empire.

«O toi que j’ai pendant si longtemps attendue, reine de mon cœur, bénis par tes regards et les sujets et le prince; viens enchanter ces lieux par ta présence.»

Paroles qui sont si profondément vraies, qu’elles ont été mises en musique dans tous les opéras!