Virginie se laissa conduire en devinant qu’elle était l’objet d’une adoration infinie, et marcha d’enchantements en enchantements, écoutant la voix sublime de la nature, admirant les hautes collines vêtues de fleurs embaumées et d’une verdure éternelle, mais encore plus sensible aux soins touchants de son compagnon. Arrivée au bord d’un lac joli comme celui de Thoune, Paul alla chercher une petite barque faite en écorce et d’une beauté miraculeuse. Ce charmant esquif, semblable à la coque d’une viole d’amour, était rayé de nacre incrustée dans la pellicule brune de ce tégument délicat. Jarpéado fit asseoir sa chère bien-aimée sur un coussin de pourpre, et traversa le lac dont l’eau ressemblait à un diamant avant d’être rendu solide.
«Oh! qu’ils sont heureux! dit Anna. Que ne puis-je comme eux voyager en Suisse et voir les lacs!...»
L’opposition du Nopalistan a prétendu, dans le Charivari de la capitale, que ce prétendu lac avait été formé par une gouttelette tombée d’une vitre située à onze cents milles de hauteur, distance équivalant à trente-six mètres de France. Mais on sait le cas que les amis du gouvernement doivent faire des plaisanteries de l’opposition.
Paul offrait à Virginie les fruits les plus mûrs et les meilleurs, il les choisissait, et se contentait des restes, heureux de boire à la même tasse. Virginie était d’une blancheur remarquable et vêtue d’une étoffe lamée de la plus grande richesse; elle ressemblait à cette fameuse Esméralda tant célébrée par Victor Hugo. Mais Esméralda était une femme, et Virginie était un ange. Elle n’aurait pas, pour la valeur d’un monde, aimé l’un des maréchaux de la cour, et encore moins un colonel. Elle ne voyait que Jarpéado, elle ne pouvait rester sans le voir, et comme il ne savait pas refuser sa chère Zashazli, le pauvre Paul fut bientôt sur les dents, car, hélas! dans toutes les sphères, l’amour n’est illimité que moralement. Quand, épuisé de fatigue, Paul s’endormit, Virginie s’assit près de lui, le regarda dormant, en chassant les Vorticelles aériennes qui pouvaient troubler son sommeil. N’est-ce pas une des plus douces scènes de la vie privée? On laisse alors l’âme s’abandonner à toute la portée de son vol, sans la retenir dans les conventions de la coquetterie. On aime alors ostensiblement autant qu’on aime secrètement. Quand Jarpéado s’éveilla, ses yeux s’ouvrirent sous la lumière de ceux de Virginie, et il la surprit exprimant sa tendresse sans aucun des voiles dont s’enveloppent les femmes à l’aide des mots, des gestes ou des regards. Ce fut une ivresse si contagieuse, que Paul saisit Virginie, et ils se livrèrent à une sarabande d’un mouvement qui rappelait assez la gigue des Anglais. Ce qui prouve que dans toutes les sphères, par les moments de joie excessive où l’être oublie ses conditions d’existence, on éprouve le besoin de sauter, de danser! (Voir les Considérations sur la pyrrhique des anciens, par M. Cinqprunes de Vergettes, membre de l’Institut.) En Nopalistan comme en France, les bourgeois imitent la cour. Aussi dansait-on jusque dans les plus petites bourgades.
Paul s’arrêta frappé de terreur.
«Qu’as-tu, cher amour? dit Virginie.
—Où allons-nous? dit le prince. Si tu m’aimes et si je t’aime, nous aurons de belles noces; mais après?... Après, sais-tu, cher ange, quel sera ton destin?
—Je le sais, répondit-elle. Au lieu de périr sur un vaisseau, comme la Virginie de la librairie, ou dans mon lit, comme Clarisse, ou dans un désert, comme Manon Lescaut ou comme Atala, je mourrai de mon prodigieux enfantement, comme sont mortes toutes les mères de mon espèce: destinée peu romanesque. Mais t’aimer pendant toute une saison, n’est-ce pas le plus beau destin du monde? Puis mourir jeune avec toutes ses illusions, avoir vu cette belle nature dans son printemps, laisser une nombreuse et superbe famille, enfin obéir à Dieu! quelle plus splendide destinée y a-t-il sur la terre? Aimons, et laissons aux Génies à prendre soin de l’avenir.»
Cette morale un peu décolletée fit son effet. Paul mena sa fiancée au palais où resplendissaient les lumières, où tous les diamants de sa couronne étaient sortis du garde-meuble, et où tous les esclaves de son empire, les Bayadères échappées au fléau du Volvoce, dansaient et chantaient. C’était cent fois plus magnifique que les fêtes de la grande allée des Champs-Élysées aux journées de Juillet. Un grand mouvement se préparait. Les Neutres, espèce de sœurs grises chargées de veiller sur les enfants à provenir du mariage impérial, s’apprêtaient à leurs travaux. Des courriers partirent pour toutes les provinces y annoncer le futur mariage du prince avec Zashazli la Ranagridienne et demander les énormes provisions nécessaires à la subsistance des principicules. Jarpéado reçut les félicitations de tous les corps d’État et fit un millier de fois la même phrase en les remerciant. Aucune des cérémonies religieuses ne fut omise, et le Prince Paul y mit des façons pleines de lenteur, par lesquelles il prouva son amour, car il ne pouvait ignorer qu’il perdrait sa chère Virginie, et son amour pour elle était plus grand que son amour pour sa postérité.