ue vas-tu dire, ma chère Bébé, en recevant cette lettre de moi, de ta sœur, que tu crois morte peut-être, et que tu as sans doute pleurée comme telle, et, comme telle, oubliée?

Pardonne-moi ce dernier mot, ma chère Bébé, je vis dans un monde où l’on n’oublie pas que les morts; et malgré moi, mes jugements se ressentent de ceux que j’entends faire à ces Hommes, qui méritent bien tous nos dédains.

Je t’écris avant tout que je ne suis pas morte, et que je t’aime, et que je vis encore pour redevenir ta sœur, si c’est possible.

Il m’est revenu cette nuit un souvenir de notre vieille mère, si bonne et si soigneuse de notre toilette, la plus grande affaire de sa journée, et de sa persévérance inouïe à lisser nos robes de soie, pour nous faire belles, parce que, disait-elle, il faut plaire à tout le monde! Je me suis rappelé avec attendrissement cette simple vie de famille où nous avons eu de si beaux jours et de si beaux jeux, et une si franche amitié de laquelle je regrette tout, Bébé, nos querelles elles-mêmes et tes égratignures; et j’ai pensé que je devais compte à ceux qui m’ont aimée de ce qui m’avait séparée d’eux, et de ce qui empêchait mon retour. Et, à tous risques, et en silence, je me suis mise à t’écrire, cette nuit même, à la pâle lueur d’une veilleuse d’albâtre, qui pare de sa faible clarté le somptueux sommeil de mon élégante maîtresse, sur son pupitre d’ébène incrusté d’or et d’ivoire, sur ce papier glacé et parfumé.....

Tu le vois, Bébé, je suis riche; j’aimerais mieux être heureuse.

Vite adieu, Bébé, et à toi, et à demain; ma maîtresse se réveille. Je n’ai que le temps de chiffonner ma lettre et de la rouler sous un meuble, où elle restera jusqu’au jour. Le jour venu, je la remettrai à un des nôtres, qui rôde en ce moment en attendant mes ordres sur la terrasse du jardin, et qui me rapportera ta réponse. Tu me répondras bientôt.

Ma mère! ma mère! qui me dira tout de suite ce qu’est devenue notre mère?

Ta sœur,

Minette.