—Je me contenterai de vous apprendre, continua le narrateur, que ce petit incident n’avait pas frappé, que, durant trois mortelles journées, j’eus les oreilles déchirées par le roulement du tambour, par le fracas du canon et par le sifflement des balles, auxquels succédait un bruit lugubre et sourd qui pesait sur tout Paris. Pendant que le peuple se battait et se barricadait dans les rues, la cour était à Saint-Cloud; je ne sais ce qu’elle y faisait: quant à nous, nous passions dans les Tuileries une nuit bien désagréable: les nuits n’ont pas de fin quand on a peur. Le lendemain 28, la fusillade recommença de plus belle, et je sus qu’on avait pris et repris l’Hôtel de Ville. J’en aurais fait mon deuil si j’avais pu m’en aller comme la cour, mais il n’y fallait pas songer. Le 29, dès le matin, des cris furieux se firent entendre sous les fenêtres du château, le canon tonnait.—C’en est fait! s’écria ma maîtresse, pâle d’effroi, le Louvre est pris; et, emportant dans ses bras sa fille qui pleurait, elle s’enfuit éperdue: il était onze heures.
Quand elle fut partie, je réfléchis qu’à la vérité j’étais seul et sans défense, mais qu’aussi j’étais sans ennemis, et le courage me revint. Que les Hommes s’entr’égorgent, pensai-je, c’est leur affaire, les Lièvres n’y perdront rien. La chambre sous le lit de laquelle j’étais parvenu à me retrancher fut occupée pendant quelques heures par des soldats rouges qui tirèrent par la fenêtre un bon nombre de coups de fusil, en criant avec un accent étranger: Vive le roi! Criez, leur disais-je, criez; on voit bien que vous n’êtes pas des Lièvres, et que ce roi n’a pas été à la chasse dans vos guérets. Bientôt je ne vis plus de soldats, ils avaient disparu: un pauvre homme, un sage sans doute, qui semblait n’avoir aucun goût pour la guerre, vint se réfugier dans ma retraite abandonnée, et se cacha philosophiquement dans une armoire, où il fut bientôt découvert et bafoué par des gens qui remplirent en un instant la chambre. Ceux-là n’avaient pas d’uniformes, leur toilette était même négligée. Ils fouillèrent partout en criant: Vive la liberté! comme s’ils avaient espéré la trouver dans ma mansarde des Tuileries. Il paraît que, parmi les Hommes, la liberté est la reine de ceux qui ne veulent pas de roi. Pendant que l’un d’entre eux arborait à la fenêtre un drapeau qui n’était pas blanc, les autres chantaient avec ferveur un beau chant dont j’ai retenu ces paroles:
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé.
Quelques-uns étaient noirs de poudre et paraissaient s’être battus aussi bien que si on les eût payés pour cela. Comme ils ne cessaient de crier: Vive la liberté! je pensai que ces malheureux, avant d’être les plus forts, avant d’avoir pu se donner la joie de se garder eux-mêmes et de s’organiser en patrouilles volontaires, avaient sans doute été enfermés comme moi dans des paniers, ou emprisonnés dans de petites chambres, et forcés peut-être de faire du bruit sans rime ni raison en l’honneur du roi. Les faibles se laissent mettre le couteau sur la gorge, mais c’est toujours à charge de revanche.
O puissance magnétique de l’enthousiasme! Je fis trois pas vers ces Hommes, nos ennemis, et j’eus envie de crier comme eux: Vive la liberté! mais je me dis: A quoi bon?
Pendant ces trois journées, le croiriez-vous, ma chère Pie? douze cents Hommes furent tués et enterrés.
—Bah! lui dis-je, on enterre les morts, mais on n’enterre pas les idées.
—Hum, me répondit-il.
Le lendemain je vis revenir mon maître, qui ne s’était pas montré depuis vingt-quatre heures; il était bien changé, il avait retourné son habit, ce qui ne lui avait pas servi à grand’chose, et portait sur son épaule un flot de rubans aux trois couleurs.