J’appris, en l’écoutant causer avec sa femme, que j’avais vu de belles choses, que tout était perdu, qu’il n’y avait plus de roi, ni de domestiques de roi, qu’on parlait déjà de s’en passer, que Charles X était sorti pour ne plus rentrer, qu’il fallait bien se garder de prononcer son nom, que la situation était embarrassante, qu’on ne savait pas comment tout cela tournerait, que pour le moment il fallait faire ses paquets et déménager au plus vite, qu’ils étaient ruinés, etc., etc.

Bon, pensai-je, quoi qu’il arrive, j’y aurai toujours gagné de ne plus demeurer dans un palais et de ne plus battre du tambour.

Hélas! mes pauvres petits, le Lièvre propose, mais l’Homme dispose. Si jamais vous voyez une révolution, vous promît-on monts et merveilles, tremblez. Cette révolution, de laquelle j’avais tant espéré, de laquelle, en tout cas, j’étais bien innocent, ne fit qu’empirer mon triste sort. Au bout d’un mois, mon maître, de plus en plus ruiné, toujours sans place et sans pain, vit la misère approcher. La misère est pour les Hommes ce que l’hiver est pour les Lièvres quand il gèle à pierre fendre et que la terre est nue. Un jour sa femme pleurait, son enfant pleurait, nous pleurions tous: nous avions tous faim! (Si les riches croyaient à l’appétit des pauvres, ils auraient peur d’être dévorés par eux.) Je vis avec effroi mon maître désespéré fixer sur moi des regards qui me parurent féroces. Homme affamé n’a point d’entrailles. Jamais Lièvre ne courut plus grand danger. Dieu vous garde, enfants, d’avoir jamais la perspective de devenir un civet.

—Qu’est-ce que c’est qu’un civet? demanda le petit Lièvre, qui décidément était un intrépide questionneur.

—Un civet, répondit le vieillard, c’est un Lièvre coupé par morceaux et cuit dans une casserole. Buffon a écrit des Lièvres: «Leur chair est excellente, leur sang même est très-bon à manger, c’est le plus doux de tous les sangs.» Cet Homme, qui, entre autres contes à dormir debout, prétend que nous dormons les yeux ouverts, a dit ailleurs que le style était l’Homme; j’en conclus qu’il dût être un monstre de cruauté.»

A cette réponse du vieillard, l’auditoire parut frappé de stupeur; le silence devint si grand, qu’on entendait l’herbe pousser.

«On ne me fera jamais croire, s’écria le vieux Lièvre, que le souvenir de cette époque de sa vie avait singulièrement ému, que le Lièvre ait été créé pour être mis à la broche, et que l’Homme n’ait rien de mieux à faire que de manger les autres animaux, ses frères.

Il fut donc question de m’immoler ce jour-là. Mais ma maîtresse fit observer que j’étais trop maigre.

Je ne connus qu’alors le bonheur d’être maigre, et je rendis grâce à la misère qui avait daigné ne me laisser que la peau et les os.

La petite fille parut comprendre tout ce que la question avait de gravité pour moi et pour ses plaisirs; et quoiqu’elle n’aimât guère le pain sec, elle eut la générosité de s’opposer au meurtre qu’on préméditait. Pour la seconde fois je lui dus la vie.—Si on le tue, dit-elle en pleurant à chaudes larmes, cela lui fera du mal; il ne pourra plus faire le mort, ni faire le beau, ni battre du tambour.