Du moment précis qui d’un Tourtereau vivant fit de moi un Tourtereau mort je n’ai gardé aucun souvenir, sinon qu’avant que je fusse mort la lune brillait doucement au milieu d’un ciel sans nuages, et que, lorsque mon âme étonnée s’aperçut qu’elle n’appartenait plus à la terre, la douce lune n’avait pas cessé de briller, ni le ciel d’être pur; sinon encore que j’avais pu mourir sans que rien fût changé aux lieux mêmes que je venais de quitter.
Mais qu’importe à la nature féconde qu’une pauvre créature comme moi vive ou meure?
II
J’ai pensé que cette séparation de mon âme et de mon corps n’avait été si facile qu’en raison de l’habitude qu’avait prise mon âme de ne se guère inquiéter de mon corps, se fiant, sans doute, pour sa conduite ici-bas, aux instincts honnêtes de ce serviteur dévoué.
Combien de fois, en effet, aux jours de leur union, ne l’avait-elle pas, en quelque sorte, laissé seul déjà, et presque oublié, afin de pouvoir rêver plus à son aise à cette autre vie, dont les âmes auxquelles la terre ne suffit pas ont, dès ce monde, ou comme un pressentiment ou comme un souvenir! Et n’est-il pas possible que des rêves de ce genre conduisent d’une vie à l’autre sans qu’on s’en aperçoive?
III
Pourtant, voyant sans vie cet ami fidèle, ce corps qui tout à l’heure encore lui était soumis, et pensant qu’il allait falloir l’abandonner, l’abandonner à la mort, c’est-à-dire à la destruction et presque au néant, c’est-à-dire à cette implacable solitude qui s’établit autour des morts et qui s’empare d’eux, et qui fait que les morts sont toujours seuls, quoi que ce soit qui s’agite autour d’eux, mon âme le regarda, non sans tristesse.
«Que n’es-tu mort d’une mort moins prompte? lui dit-elle; que n’ai-je pu te sentir mourir, et partager ton mal, et souffrir avec toi, si tu as souffert? Je t’aurais assisté à tes derniers moments, et nous nous serions du moins quittés après un adieu fraternel.
«Pauvre corps muet! ajouta-t-elle, entends-moi et réveille-toi, et jette un dernier regard sur ces riches campagnes que tu aimais tant, et qu’un mouvement, qu’un seul mouvement de toi me convainque que toute cette vie que nous venons de passer ensemble n’est point un songe, et que tu as vécu en effet.»
IV