En Tourterelle sensée, elle continua d’être une bonne mère de famille, elle redoubla de soins pour ses enfants, et son mari ne cessa pas d’être un heureux mari. Et puis elle garda sa peine, et personne n’en vit rien, et, en la voyant dans son petit ménage, chacun disait d’elle:
«Regardez donc comme elle est heureuse!»
On en dit autant de beaucoup de gens qui n’ont jamais su ce que c’est que le bonheur.
Quant au pauvre Tourtereau, comme il ne pouvait être dangereux pour personne, sa folie étant de celles dont beaucoup de gens sensés s’arrangeraient peut-être, on le laissa aller où il voulut, et il se retira sur le riche sommet d’une belle montagne.
Là, nuit et jour, il rêvait.
Ce qu’il n’eût pas trouvé sur la terre solide, peut-être parfois le rencontrait-il dans ce pays mouvant des rêves, où l’on aimerait tant à voyager s’il ne fallait pas en revenir pour vivre et pour mourir. Ce qui le prouverait, c’est qu’après sa mort on trouva, caché sous un monceau de feuilles mortes, un manuscrit qu’il avait intitulé: Mémoires d’un fou, avec cette épigraphe: Le bonheur se fait avec des rêves! Ce manuscrit était presque entièrement écrit en prose; la poésie qui sort du cœur sans rimes pouvant convenir, bien plus que la poésie rimée et mesurée, à ce que sa pensée avait de libre et de spontané.
Il va sans dire que le passage que nous avons cité, c’est à sa Tourterelle qu’il l’adressait: car pour lui il n’y avait jamais eu qu’une Tourterelle dans le monde.
Quelques Oiseaux rieurs pourront être disposés à se moquer du pauvre Tourtereau et de ses malheurs, et surtout de ses écrits; mais ce ne seront point les Tourterelles. C’est à elles que je le demande: en est-il une seule au monde qui n’eût voulu rencontrer sur sa route un Tourtereau aussi fidèle?
P. S.—Il faut dire, pour ceux qui tiennent à ce que rien ne reste obscur dans un récit, que, pour ce qui est de la Tourterelle, quand elle eut appris la mort de son Tourtereau, elle n’y put résister; ses enfants d’ailleurs, ayant toutes leurs plumes, n’avaient plus besoin d’elle, et on la vit s’éteindre à son tour, sans que rien au monde pût la rattacher à la vie. Fasse le Ciel que les bons rêves ne mentent pas, et, qu’ainsi que l’avait rêvé notre Tourtereau, son amie l’ait retrouvé là-haut, là-haut, où nous persistons à croire qu’il doit y avoir place pour tous les bons sentiments!