Au reste, cet artiste est fort simple, et l’on ne croirait jamais, en le voyant si négligé dans sa mise, si abandonné dans ses poses et dans toutes ses manières, que c’est une personne d’un rare mérite. Au moins, j’ai encore cette illusion, et je m’obstine à ne chercher le talent que sous une enveloppe de dignité et de gravité. Vous voyez cependant que j’ai déjà fait un grand pas; je sais que c’est une illusion. Après cette admirable musique, mon hôte et moi nous nous sommes livrés aux épanchements de la confiance la plus intime. On lui a proposé d’immenses avantages pour venir se fixer à Paris; mais sa liberté serait enchaînée, et, comme il la préfère à tout, il a refusé.
Ce ténor si remarquable dit qu’il vit pour son plaisir, et que c’est la meilleure manière de vivre qu’on puisse adopter. Quoique ce système présente certainement beaucoup de chances de succès, et qu’il puisse séduire au premier abord, j’étais sûre de ne pas m’y laisser entraîner.
Une existence heureuse et inutile n’est pas celle que je rêve depuis que j’ai la faculté de sentir et de comprendre; je veux apporter une pierre à cette vaste construction qui s’élève dans l’ombre, sur les débris d’une civilisation mourante.
Depuis longtemps je songe à la carrière littéraire. Tous mes goûts m’y portent, et je dois peut-être à la grande pensée de régénération de l’espèce femelle qui m’a absorbée dès ma plus tendre jeunesse, de me livrer entièrement à des études graves et consciencieuses, à des travaux qui m’aideront à accomplir l’œuvre que je me suis imposée.
Je vous vois d’ici sourire de ce que vous nommez ma folie. Mais c’est que, je vous le répète, vous ne pouvez pas plus concevoir le bonheur auquel j’aspire, que je ne puis accepter la vie comme vous l’entendez. Mais qu’importe, puisque, malgré ses dissonances, notre intimité est devenue parfaite, et durera, je l’espère, autant que nous? Car la charmante douceur de votre caractère vous fait excuser l’extrême vivacité du mien, et je veux penser que cette tendre amitié que je vous ai vouée a peut-être contribué à rendre votre retraite moins triste et moins monotone.
Je viens de quitter mon aimable chanteur, et je l’ai quitté sans regret. Ma curiosité et mon désir de m’instruire s’accroissent depuis que j’ai commencé à voir et à apprendre. Un Geai, avec lequel je me suis trouvée dans les environs, me précède et m’a promis de me recommander chaudement. En somme, je n’ai qu’à me louer des personnes avec lesquelles mon voyage me met en relation, et j’ai rencontré partout des cœurs dévoués et un accueil fraternel.
Si j’en avais cru les avis de votre craintive prudence, je me serais constamment tenue en garde contre les témoignages d’affection que je reçois, et je vous demande un peu à quoi cela m’eût servi? Tenez, je pense, et je n’en suis pas étonnée quand je songe au genre de vie que vous menez, que le monde vous est apparu sous un mauvais jour, et que vous ne jugez pas toujours sainement des choses pour ne les avoir vues que de trop loin, et d’une manière confuse. Quand on n’est jamais sorti de sa retraite, et qu’on a vécu uniquement pour cinq ou six êtres qu’on aime, et qui tiennent lieu de tout, il est difficile de se rendre un compte exact de ce qu’on ne connaît pas, et d’apprécier sans erreur ce qu’on n’a pas vu.
Il est vrai que votre jeunesse s’est écoulée dans une spacieuse volière, où vous avez recueilli avec respect les leçons et les conseils de plusieurs vieillards réputés pour leur haute sagesse; mais ces vieillards eux-mêmes n’avaient jamais respiré l’air de la liberté, et cette espèce d’expérience dont ils étaient si fiers, ils la devaient à leur grand âge, et non aux recherches et aux découvertes de la science. Cette expérience, que je crois pouvoir refuser sans injustice à la vieillesse de vos premiers amis, j’espère que mon voyage seul suffira à me la donner. Avant tout, j’ai besoin, pour travailler avec fruit à la réforme que toutes les têtes bien organisées de notre espèce réclament avec moi, de beaucoup savoir, de beaucoup étudier. La situation intolérable dans laquelle sont tombées les femelles de tant de pays prétendus civilisés sera le sujet principal de ma sollicitude et de ma sympathie. Mais c’est là une grande tâche que je ne puis pas entreprendre sans secours. Je cherche donc à réveiller le zèle de quelques créatures qui souffrent, en leur révélant les motifs de leur souffrance, et j’espère réussir à me faire mieux écouter ici qu’à Paris, où la nonchalance est telle, que les Animaux aiment mieux languir dans leur mauvaise organisation que de prendre la peine d’en changer.
Enfin, j’ai d’immenses projets, et je ne me dissimule pas que je vous ai peut-être dit adieu pour bien longtemps. Cette douloureuse séparation est la plus pénible partie de mon entreprise; la difficulté presque invincible de recevoir de vos nouvelles augmente mes regrets. Mais que voulez-vous? j’obéis à une voix impérieuse devant laquelle toutes les affections doivent se taire.