Adieu pour aujourd’hui; l’heure s’avance, je continue ma route. Toujours au midi, vous le savez.
LA SERINE A L’HIRONDELLE.
Cette lettre vous parviendra-t-elle jamais, mon enfant? Je n’en sais rien. Dans l’ignorance où je suis de la direction que vous suivez, je ne puis guère espérer que vous lirez un jour ces mots de tendresse maternelle que mon cœur vous envoie. Cependant, si je suis assez favorisée pour qu’ils vous arrivent, vous y retrouverez ce que vous avez laissé, l’affection profonde qui vous accompagne dès longtemps, et la sollicitude un peu grondeuse qui contrarie parfois votre témérité.
Ce n’est pas sans un sentiment de chagrin bien réel que je vous ai vue entreprendre ce dangereux voyage, et je n’ai pas cherché à vous dissimuler mon appréhension et ma peine. Mais, malheureusement, l’union de nos cœurs ne s’étend pas jusqu’à nos idées, et je n’ai pu réussir à changer votre détermination. Je suis loin de me regarder comme infaillible, mais convenez que si je me trompe, mon erreur, qui ne demande que ce qu’on lui donne, est moins périlleuse que la vôtre, qui veut tout ce qu’on ne lui donne pas.
Vous avez puisé dans des livres remplis d’une fausse exaltation une exaltation vraie, et vous courez de très-bonne foi dans un chemin perdu, où ceux qui vous ont entraînée ne vous suivront pas, croyez-le bien.
Alors, plus l’illusion aura été complète, plus le désenchantement sera terrible; et c’est cette heure inévitable que mon cœur redoute pour vous, presque autant que ma raison la désire.
Je sais que je suis une radoteuse, et que vous êtes en droit de vous plaindre de ma persistance à vous accabler des mêmes sermons; plaignez-vous donc, si vous voulez, mais laissez-moi sermonner.
On m’assure que bien des personnes de notre sexe se servent de leurs plumes pour écrire, et je m’aperçois que vous vous laissez gagner par la manie dont elles sont possédées. Je ne demande pas mieux que de m’instruire, quoi que vous en disiez, et je voudrais savoir de quel charme ou de quelle utilité il peut être de barbouiller du blanc, qui est si joli, avec du noir, qui est si laid. Causons.
Ou vous avez un grand talent, ou vous en avez un petit, ou vous n’en avez pas du tout. Il me semble difficile qu’il en soit autrement.