Si, par fatalité, vous êtes favorisée de ce grand talent, comme ce sont les mâles qui font la loi et les réputations, ils ne laisseront pas l’opinion vous élever au degré de supériorité que leur sexe peut seul atteindre; mais vous serez placée un peu au-dessus du vôtre, dans un milieu sans nom, qui, n’admettant ni les sentiments, ni les occupations, ni les délassements auxquels vous étiez appelée par votre nature, se refusera ainsi à vous donner les goûts, les travaux, les préoccupations, les plaisirs de cette nature supérieure à laquelle vous tendez; ou bien encore, vous mélangerez tout cela ensemble, et ce sera un affreux chaos.

Puis, à côté de cette vie publique dont la renommée va s’emparer, l’envie vous viendra peut-être de vous en faire une autre un peu couverte, un peu paisible, dans laquelle vous puissiez vous reposer quelquefois de vos triomphes. Mais où trouverez-vous un être assez vain ou assez humble pour partager cette vie que vous vous serez faite? pour endosser de gaieté de cœur cette livrée ridicule que lui infligeront vos succès, votre réputation, vos détracteurs, vos admirateurs? le malheur, enfin, d’être soutenu par ce qu’on devait défendre, et de passer le second quand on a le droit de faire le chemin? Nulle part, je l’espère, car, avec la meilleure volonté et le meilleur cœur du monde, vous parviendriez à rendre celui auquel se serait attachée votre redoutable tendresse souverainement malheureux. Vous resteriez donc puissante et solitaire? C’est beau, mais c’est triste, et j’aimerais mieux appliquer cette haute intelligence en question à augmenter mon bonheur et à en donner à ceux qui m’entourent que de la faire servir à m’isoler de toutes les joies de ce monde. Et plusieurs petites choses dont je ne parle pas: la haine, l’envie, la calomnie! Tout cela n’est guère à redouter dans un nid; mais sur une colonne, à la vue de tous, il y a fort à réfléchir.

Descendons de cette colonne, et passons à ce joli petit esprit, qui serait si agréable s’il voulait se tenir tranquille. Mais voilà précisément la maladie. On fait très-bien son effet dans un cercle d’amis indulgents, il ne faut pas frustrer le public, qui ne s’en plaignait pourtant pas, de tant de grâce et de charmantes inspirations.

On commence par marcher d’un pas timide dans cette route où les épines sont infiniment plus communes que les roses, puis, le pied s’enhardit, on s’accoutume aux compliments, les compliments s’accoutument à vous, et voilà une créature qui a perdu le charme réel qu’elle possédait pour courir après une gloire qu’elle n’atteindra jamais. La critique, patiente d’abord, finit par se lasser et mordre; elle signifie rudement aux amis stupéfaits que le Colibri n’est point un Aigle, après quoi elle se retire dans sa niche d’un air menaçant. Ce commencement d’opposition irrite l’amour-propre exigeant de la jeune célébrité; on se pose en victime, les consolations pleuvent, et cette tête fort spirituelle, qui aurait pu être une tête fort raisonnable, est tournée pour toujours. Et de deux. Si vous voulez bien, nous passerons rapidement sur le troisième point de mon discours, et nous ne nous arrêterons même pas, malgré l’abondance de la matière, à la variété de l’écrivain, fille, épouse et mère, qui pratique la littérature en même temps que les vertus les plus intérieures; aimable auteur qui berce d’une main et qui écrit de l’autre, dont les enfants déchirent le manuscrit pendant qu’elle tricote, et ajoutent à sa broderie un point sur lequel elle ne comptait pas pendant l’inspiration; je vous fais grâce de la description de cet être fantasque, moitié encre et moitié bouillie.

Ce n’est pas là d’ailleurs le genre de ridicule dans lequel je crains de vous voir tomber. Je sais trop combien vos goûts vous éloignent d’un tel genre de vie pour le redouter et vous mettre en garde contre sa séduction.

Ce qui me fait peur, c’est cette disposition qui vous entraîne à adopter d’autant plus vite et d’autant plus fermement une idée qu’elle est plus généralement blâmée et repoussée; c’est cette vanité incommensurable que vous voudriez prendre pour de la générosité, et qui vous arme toujours pour le parti le plus faible, même quand vous soupçonnez que le parti le plus faible n’a pas le sens commun. C’est enfin cette étourderie réfléchie et préméditée qui donne gain de cause à vos rêves les plus absurdes, en sa qualité d’étourderie, et dont vous ne vous défiez pas le moins du monde, en sa qualité de réflexion.

Je voulais vous écrire une lettre courte, tendre et amicale, et voilà que je vous adresse des duretés interminables. Pourrai-je vous persuader, chère enfant? Ce qui est cependant bien vrai, c’est que ces paroles si sévères me sont dictées par une tendresse sans bornes, et que si je vous aimais moins, je ne prendrais pas la peine de vous gronder si fort.

Au reste, j’aurais tort de m’inquiéter; je sais par expérience que vous ne vous offensez pas de mes conseils. Hélas! c’est peut-être parce qu’ils glissent sur votre cœur sans y pénétrer? Oh! que je serais malheureuse et effrayée, s’il en était ainsi!