TROISIÈME LETTRE DE L’HIRONDELLE.

HISTOIRE D’UN NID DE ROUGES-GORGES.

Le hasard le plus heureux vient de me faire rencontrer, ma bonne amie, un Pigeon rempli de complaisance, qui a bien voulu retarder un moment son départ, afin de se charger de ma lettre. Il est porteur de dépêches importantes, et me semble mériter la confiance qu’on lui accorde. Tandis qu’il explore les environs charmants du gîte où je me suis arrêtée cette nuit, et où je reste ce matin pour vous écrire, je m’empresse de vous mettre un peu au courant de ma vie, de mes sensations et des événements, heureusement fort rares, de mon voyage. Je garde cependant en moi, pour un autre temps, la poésie qui voudrait déborder, et qui s’inspire de cette belle nature qui m’entoure, de cette indépendance dont je jouis; si je me laissais entraîner par le charme de ce que j’éprouve, je sens que je n’en finirais pas. Je préfère ne vous donner cela qu’avec le volume que je prépare, et que je puis composer, à tête reposée, pendant mes longues heures de solitude et de méditation.

Si je n’y avais pas été forcée par la circonstance, j’aurais certainement attendu un autre jour pour me rappeler à votre souvenir. J’ai commencé ma journée sous de tristes auspices, et je crains que ma lettre ne se ressente de cette pénible disposition. J’avais fait connaissance, en arrivant hier au soir, avec une aimable famille du voisinage. Le père, la mère, cinq petits enfants encore sous l’aile maternelle. Comme ils avaient accueilli mon arrivée avec beaucoup de grâce et de bonhomie obligeante, j’ai cru devoir aller, ce matin en me réveillant, m’informer de leurs nouvelles. J’ai été reçue de la manière la plus cordiale, et cette seconde entrevue n’avait fait qu’ajouter à mon estime et à ma reconnaissance, lorsqu’au moment où je venais de les quitter pour rentrer chez moi je fus rappelée sur le seuil par des cris de douleur et d’effroi, partis du nid de mes bons voisins. Effectivement, la situation était affreuse: un des petits était tombé par terre en essayant imprudemment ses ailes, et quoique la chute par elle-même n’eût rien de grave, le danger n’en était pas moins imminent. Un énorme Oiseau de proie descendait en tournoyant, et c’était son approche qui causait la détresse des pauvres parents. La résolution de la mère fut bientôt prise. Elle adressa quelques mots à son mari, quelques recommandations sans doute pour les quatre petites créatures qu’elle lui abandonnait, puis, après un dernier baiser, tristement mêlé à un dernier adieu, elle s’élança sur le petit, qui gisait encore à l’endroit où il était tombé, et le recouvrit tout entier de son corps et de ses ailes. L’horrible Animal, auquel elle venait se livrer, continuait à s’approcher, et en s’approchant redoublait de vitesse; depuis longtemps déjà il avait deviné une victime, et l’immobilité dans laquelle il la voyait lui assurait une victoire facile.

La chose se passa comme elle avait été prévue: la mère fut emportée, l’enfant resta; après un instant de silence, que la prudence commandait, le père vint chercher à cette triste place ce que la serre cruelle du vainqueur lui avait laissé. Il recoucha son Oisillon au fond du nid, reprit la tâche vacante de la mère absente, et tout fut dit.

Je n’avais pas encore osé me mêler à cette triste scène, et je contemplais, sans la distraire, la douleur muette de mon pauvre solitaire, naguère si heureux et chantant de si bon cœur, lorsqu’un bruit retentissant, effroyable, se fit entendre à peu de distance de nous. Nos regards se portèrent en même temps dans la direction d’où semblait nous venir un nouveau danger, et nous découvrîmes, avec un bonheur que je n’essayerai pas de vous peindre, mais que vous êtes bien faite pour comprendre, le ravisseur de notre pauvre amie tombé mort sous le coup qui venait de le frapper, et elle-même revenant à tire-d’aile vers son nid, qu’elle n’espérait certainement plus revoir. L’ivresse de ce moment, mon cœur la partagea profondément; leur bonheur était si complet, qu’il avait besoin de s’épancher: on m’appela, on me caressa; nos douleurs et nos joies communes avaient fait de nous une même fortune.

Cependant, je craignais d’être indiscrète en demeurant plus longtemps auprès d’eux; je me retirais, lorsqu’un Animal fort grand, de l’espèce de ceux qui habitent les villes, un braconnier s’approcha en sifflant de l’arbuste touffu qui dérobait à la vue le nid des Rouges-Gorges; il portait sur son dos une espèce de sac, duquel on voyait sortir la tête de leur ennemi, et sur son épaule l’instrument qui les en avait délivrés. La pauvre mère ne put retenir un cri de joie en le reconnaissant, un de ces cris du cœur qui devraient attendrir les cœurs les plus farouches. Mais je crois que les êtres dont je parle n’en ont point.

«Oui-da! dit celui-là d’une voix terrible, vous chantez, la belle! Votre chanson est agréable, mais vous serez encore plus à votre avantage à la brochette. Les petits ne vaudront pas encore grand’chose, mais il ne faut pas séparer ce que Dieu a réuni.»