—Ah bien! me dis-je, voilà une admirable tirade et une prodigieuse explication. J’ai là un tyran bien naïf ou bien effronté. Ne jurerait-on pas, à l’entendre, que c’est moi qui l’ai supplié de me faire prisonnier, de m’arracher à mes campagnes, de m’apprendre à jouer la comédie et de me rendre le plus malheureux des Lièvres? Ne croirait-on pas que je dois lui savoir un gré infini de ne pas m’avoir tué toutes les fois qu’il lui a paru plus agréable et plus utile de me laisser la vie?

Malgré l’émotion inséparable d’un début, les miens furent brillants. Tout Paris voulut me voir. Mon répertoire varia à l’infini; pendant trois ans je battis aux champs, successivement pour l’École polytechnique, pour Louis-Philippe, pour Lafayette, pour Laffitte, pour dix-neuf ministres, pour la Pologne, et toujours pour Napoléon... le Grand.

J’appris, écrivez, ma chère Pie, c’est de l’histoire, j’appris à tirer le canon.

Dès le second coup j’étais aguerri.

—Je le crois bien, pensai-je, il était devenu sourd au premier.

—J’en tirai par la suite beaucoup plus que n’en ont tiré quelques hommes de guerre, gardes nationaux célèbres, dont l’histoire fera très-bien d’oublier les noms.

Pendant longtemps, par un bonheur incroyable, il ne m’arriva pas une seule fois de prendre un nom pour un autre et de m’abuser sur la valeur de ceux dont j’avais à constater la popularité; et pourtant les tentatives de séduction ne me manquèrent pas: plus d’une fois des spectateurs, qui pouvaient bien être des conspirateurs ou des agents de police déguisés en Hommes, me sollicitèrent de brûler de la poudre en l’honneur de Polignac, de Wellington, de Nicolas, et de beaucoup d’autres. Je sortis vainqueur de tous les piéges qui me furent tendus.

Mon maître, devenu mon compère, vantait partout ma probité et me déclarait incorruptible.

Pendant le cours de ma vie publique et politique, une seule question m’intéressa un instant. Ce fut la question d’Orient, question que la hardiesse de la diplomatie a pu résoudre enfin, à la satisfaction des Lièvres de tous les pays. En Orient, le Lièvre a été l’objet de l’attention particulière du législateur, qui défend de manger sa chair. Je suis donc de ceux qui ne redoutent nullement l’agrandissement de l’empire ottoman.

Mais hélas! tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Une fois, après toute une journée de fatigues, je venais de donner la cinquantième représentation extraordinaire de la soirée, j’avais recueilli de nombreux applaudissements, et mon maître pas mal de gros sous; les deux chandelles qui éclairaient la scène tiraient à leur fin, je croyais ma journée bien finie, je dormais tout éveillé (pour faire plaisir à M. de Buffon), quand mon tyran, sur la demande d’un parterre insatiable, annonça la cinquante et unième représentation extraordinaire de tous mes exercices. Je l’avoue, la patience m’échappa: on ne s’amuse jamais en amusant les autres; le feu me monta au cerveau, et quand je me retrouvai sur la planche maudite, j’avais déjà perdu la tête. Je crois me rappeler que je posai machinalement la patte sur la détente du pistolet.