—Feu pour Louis XVIII! cria mon maître.

Je ne bougeai pas; mais, je l’avoue, je n’avais pas la conscience de ce que je faisais, et les bravos qui accueillirent mon noble refus furent des bravos volés. Quelques gros sous tombèrent dans le tambour de basque, que mon maître tendait avec persévérance aux spectateurs, qui ce jour-là n’en eurent pas pour leur argent.

—Feu pour Wellington!—Nouveau silence, nouveaux applaudissements, nouveaux gros sous.

—Feu pour Charles X! cria mon maître triomphant.

Je ne sais quel vertige s’empara de moi:

Le chien s’abat, le feu prend, le coup part.

—A bas le carliste! hurla la foule indignée; à mort le carliste! Moi, Lièvre de Rambouillet, carliste, était-ce croyable? Mais le moyen de faire entendre raison à un public aveuglé par la passion!

En un clin d’œil mon théâtre, mon maître, la recette, les chandelles, et moi-même, tout fut bousculé, pillé, saccagé. Voilà bien les Hommes! Saint-Augustin et Mirabeau ont eu raison de dire, chacun dans leur langage, qu’il n’y a qu’un pas du Capitole à la Roche, que la gloire n’est que fumée, et qu’il ne faut compter sur rien. Je me rappelai aussi les beaux vers d’Auguste Barbier sur la popularité. Heureusement la peur me rendit mes esprits et mon courage. A la faveur du tumulte, je cherchai mon salut dans la fuite.

J’étais à peine à cinquante pas du théâtre de ma gloire et de mon désastre, j’entendais encore les clameurs de la foule irritée, lorsqu’en voulant franchir d’un bond un des fossés qui bordent les Champs-Élysées je donnai de la poitrine dans de longues jambes qui semblaient fuir comme moi la bagarre. Mon élan était si rapide, et le choc fut si violent, que je roulai dans le fossé avec le malheureux propriétaire des jambes qui avaient embarrassé ma retraite. C’en est fait de moi, pensai-je, les Hommes sont pleins d’amour-propre, et celui-ci ne pardonnera jamais à un pauvre Lièvre l’humiliation d’une pareille culbute: il faut mourir!»

IV