LES
ANIMAUX MÉDECINS
n vieux Corbeau nous annonce la mort prochaine d’un de nos collègues; il se flatte de la pressentir. Le mot est fier, mais la chose pourrait bien se réaliser; car, à l’instant même, un pauvre Chien entre chez nous, tout boiteux, tout écloppé; non, ce n’est pas même un Chien, c’est un squelette, une ombre de Chien. Nous demandons au malheureux ce qu’il éprouve: «Hélas! nous répond-il, on a voulu me guérir, voilà mon mal.» Nous l’invitons à s’expliquer; alors il prend vous savez quel siége, et s’écrie:
«Ah! mes frères, qu’avez-vous fait là? Vous avez provoqué les Animaux à écrire; mais on a exagéré vos conseils: plusieurs d’entre nous se sont mis à penser. Ils rêvent même poésie, arts, science; que sais-je encore? Ces fous s’imaginent que pour découvrir tout cela il suffit de s’éloigner du naturel et de notre instinct si sublime, quoi qu’on en dise. Le Rossignol chantait; un Ane s’est donné la mission d’inventer la musique et de la mettre à la portée des Chats. La civilisation les déborde. Dieu, qui veut les arrêter sans doute, vient de leur envoyer une idée terrible: les Animaux, vos amis, vos frères, sont dégoûtés de mourir de leur belle mort; ils ont résolu de fonder une médecine, une chirurgie animale. Déjà ils se sont mis à l’œuvre. Voyez, je n’ai plus que la peau sur les os, et je sors de me commander des béquilles.»
Le Renard, qui se trouve de rédaction ce jour-là, propose au blessé de se rafraîchir. Celui-ci accepte; alors le Renard lui fait apporter une plume et de l’encre, et le prie d’écrire sa mésaventure pour l’édification de la postérité. Le Chien obéit par habitude; seulement au lieu d’écrire il dicte:
«Je suis juste, dit-il, et ne veux rien cacher. Il y avait depuis longtemps, parmi les Hommes, certains individus appelés, je crois,... vétérinaires, et qui, en conscience, nous abîmaient. Nous n’étions pas plutôt entre leurs griffes, qu’ils nous saignaient, purgeaient, repurgeaient, et surtout qu’ils nous mettaient à la diète. Je me plains particulièrement de ce dernier trait. Vous souriez; vous me soupçonnez de gourmandise. Pourquoi aime-t-on mieux croire aux défauts de son semblable qu’à ses besoins? On n’ose pas lui reprocher de vivre, mais on lui sait mauvais gré d’avoir faim. Si je me plains, encore une fois, ce n’est pas par gourmandise, mais cela humilie d’être mis au régime comme un simple et vil écolier malade de paresse, et qu’on traite par l’économie domestique. Je contribuai beaucoup, je m’en accuse, à faire nommer une commission chargée d’ouvrir une enquête et de constater les faits. Vous ne devineriez jamais sur quels imbéciles... pardon, messieurs, je voulais dire sur quels Animaux les choix tombèrent: sur des Linottes et sur des Taupes. Il est vrai qu’on leur recommanda l’attention et la clairvoyance. La commission, pénétrée de cette vérité fondamentale, que les malheureux n’ont guère les moyens de rester désintéressés dans leurs plaintes, imagina de s’adresser exclusivement aux personnes présumées coupables. Je ne sais ce qui se passa, mais bientôt une bonne majorité, composée de tous les Animaux qui n’avaient rien écouté, décida que l’affaire était entendue. Un rapporteur fit un méchant travail dont il fut magnifiquement récompensé, et toute la commission après lui: et ce fut tout. Mais j’aboyai, je hurlai, je fis le mécontent; beaucoup de mes voisins et amis crurent me devoir de faire comme moi; l’agitation devint générale; les Animaux versés en politique crurent un instant qu’ils assistaient au spectacle d’un peuple trop heureux sous une dynastie trop généreuse.
—Gazez, mon bon ami, gazez donc, interrompt le Renard; tout arrive et tout s’en va, il faut donc ménager tout par prudence ou par générosité.