Il ne me manquait plus, n’est-il pas vrai, mon amie, après tant d’espoirs déçus, après tant de démarches vaines, que de terminer enfin mon long pèlerinage en compagnie d’une Linotte? Si vous n’étiez pas si bonne, vous ririez bien; mais vous n’êtes pas Serine à abuser de vos avantages. D’ailleurs, le côté ridicule que votre douce malice trouvera sans le chercher n’est pas celui qui domine dans mon équipée. Je reviens vers vous, affligée, découragée, mais non convertie. Seulement, j’en suis venue à regretter que mon organisation me défende le bonheur que la vôtre vous donne; je voudrais pouvoir me changer, puisqu’il me faut renoncer à changer les autres.
Je ne crois pas avoir tort, mais je me crois impuissante à avoir raison; ce qui, pour le résultat, revient absolument au même. J’ai vu, j’ai sollicité, j’ai prêché; je n’ai eu affaire qu’à des sourds: les mâles écoutent et haussent les épaules, les femelles n’écoutent pas et haussent les épaules aussi. Il faudrait, pour continuer la lutte, une patience que je ne me connais pas, ni vous non plus, j’en suis sûre.
Et puis, me voilà estropiée; et pour entreprendre quelque chose que ce soit dans ce monde, même de faire le bien, il faut d’abord être belle. Une Hirondelle qui boite n’a pas de grandes chances de popularité dans un siècle qui marche si vite et au milieu de gens qui se heurtent sans cesse. C’est à dater de ce moment-là que le découragement m’est venu, et j’ai toujours cru aux pressentiments.
Je m’arrête donc, et même je retourne sur mes pas; le printemps va nous arriver à Paris, et comme, sous ce beau ciel dont on parle tant, il n’a pas de beaucoup meilleures jambes que moi, j’espère revenir en même temps que lui.
Je vous présenterai ma petite compagne qui vous plaira, malgré sa folie. C’est un charmant cœur de Linotte; quant à la tête, il n’y faut pas penser.
Les étourdis sont bons en général, et je viens d’éprouver que ma prédilection pour eux ne m’avait point abusée. Je ne pourrai jamais reconnaître les soins dont j’ai été l’objet de la part de cet aimable Oiseau, et je crois qu’il ne s’en soucie guère. C’est encore vous qui vous chargerez de m’acquitter envers lui, en lui donnant quelques règles de conduite dont on a vraiment besoin; vous ne sauriez croire combien cette petite tête-là est en continuelle disposition de faire des sottises.
Elle s’était prise de passion pour un jeune godelureau que nous avons rencontré en chemin, et j’ai vu le moment où elle me quittait pour le suivre. Il m’a fallu lui représenter sous les couleurs les plus lugubres l’abandon où son absence allait me plonger, pour la décider à se séparer de ce fat, qui n’avait vraiment pour lui qu’un joli extérieur et un grand aplomb. Il l’aurait rendue malheureuse, j’en suis persuadée; une triste expérience m’a appris à ne pas juger les gens sur la mine, car si vous vous en souvenez, rien n’était beau comme le volage qui m’a coûté tant de larmes. La confidence de mes chagrins, que j’ai jugé à propos de faire dans cette circonstance à notre jeune écervelée, a produit sur elle une vive impression. Avec des paroles raisonnables et sévères, et une surveillance active, on la sauvera des chagrins dont la légèreté de son caractère la menace.
Mais voilà que, sans y songer, je parle de surveillance et de sévérité, comme si ce système n’était pas en opposition directe avec mes principes. Qu’est-ce que cela veut dire? La maladie commune me gagnerait-elle, et dois-je renoncer aussi à la satisfaction intérieure que j’emportais avec moi de n’avoir pas bronché, malgré les vicissitudes, dans ma première et unique voie? Je ne sais. Ce voyage, sur lequel je comptais pour m’instruire, m’a effectivement montré la vie sous un aspect que je ne connaissais pas. Je n’avais voulu voir jusque-là que les inconvénients de ce qui est, et les avantages de ce qui n’est pas. Je les vois encore, mais de plus je calcule maintenant les dangers de tout changement, même quand il doit amener une amélioration certaine. Il vaut mieux garder un mauvais régime que d’en changer; ce n’est pas moi qui ai dit cela la première.
Vous me reverrez donc, chère et tendre amie, triste, mais soumise, trouvant le monde fort mauvais, mais ne voulant plus le forcer à être meilleur, raisonnable selon vous, désenchantée selon moi; et qui sait si ce n’est pas la même chose? ayant bien couru pour savoir ce que j’aurais appris avec le temps sans me déranger, c’est que se contenter du bonheur qu’on a, sans le risquer pour avoir mieux, c’est la vraie sagesse, et que cette sagesse, si je n’ai pu parvenir encore à la conquérir, je vais vivre auprès de vous, et que vous l’avez. A bientôt, et à toujours.
Mme Ménessier-Nodier.