Pour moi, qui n’ai pas voulu m’assujettir à ce honteux esclavage, et qui consacrerais volontiers ma vie à l’affranchissement de mes malheureuses compagnes, je sens que cette persévérance que vous avez toutes à suivre les routes battues doit nous retarder peut-être indéfiniment dans la nôtre; que cette force d’inertie à laquelle la force agissante ne peut rien opposer demeurera sans doute victorieuse de tous nos efforts: je sens cela, et j’en gémis, mais que faire? persister, travailler, souffrir, pour que mon nom seul recueille un jour les bénédictions des races futures? Cette ambition est noble et belle, mais j’avoue qu’elle ne suffit pas à me donner le courage nécessaire pour lutter contre les déceptions qui m’attendent, contre les chagrins dont la vie que je mène depuis près de deux mois m’a donné déjà de si pénibles échantillons.

Je suis donc plongée dans l’incertitude, et vivant au jour le jour, en attendant que ma bonne étoile m’inspire une décision quelconque qui me fasse sortir de l’état d’angoisse où je suis.

Ma Linotte, qui n’a pas l’habitude des réflexions, se lassera bientôt, je le crains, de la lourde tâche que son bon cœur lui a fait accepter; je ne compose pas une société fort agréable, et je vois qu’elle cherche, autant que faire se peut, à rompre le tête-à-tête.

Quoique je ne fusse guère en humeur de voir du monde, elle m’a entraînée hier au milieu d’une nombreuse réunion, qui, en tout autre temps, m’eût remis le cœur en joie et en espérance. Notre sexe seul y était admis, et le but vers lequel tendent tous mes vœux était aussi celui que ces jeunes cœurs appellent avec une noble impatience. Plusieurs points de notre législation future y ont été discutés avec tout le charme de la plus haute éloquence. Je ne sais pas ce que les opposants craignent de perdre au changement que nous demandons, car nos parlementeurs d’aujourd’hui seraient immédiatement remplacés par d’autres aussi abondants, aussi longs, aussi larges qu’eux-mêmes. C’est à notre tour de parler, il y a assez longtemps que nous n’écoutons pas.

On a passé après cela à des exercices purement littéraires. La maîtresse du lieu, Tourterelle, qui est un peu sur le retour, nous a beaucoup entretenues de sa jeunesse dont elle paraît se souvenir très-bien, et de ses amours sur lesquels elle a composé une grande quantité de pièces de vers. Après elle, une jeune Bécasse fort timide a chanté sur un air de sa composition des paroles dont je n’ai pas bien saisi le sens, car l’excessif embarras de cette aimable artiste la privait d’une partie de ses moyens. Sa mère, au reste, s’empressait de communiquer à l’assemblée, à mesure qu’ils étaient chantés, les vers que le trouble empêchait de sortir du gosier de cette chère enfant, ce qui fait que nous avons joui doublement.

Plusieurs autres personnes, prises dans les différentes classes de la société, et que le seul désir d’entendre les talents dont je viens de vous parler avait amenées à cette réunion, après s’être longtemps fait prier, par modestie, ont fini par céder aux demandes réitérées qui leur étaient adressées de toutes parts, et leur mémoire leur a fourni tant de vers, de prose et de musique, qu’on n’a pu les décider à se taire que fort avant dans la soirée. En sortant, chacun félicitait l’aimable hôtesse, et la remerciait du plaisir qu’elle avait procuré à chacun par sa grâce et par son talent fécond et varié, qui sait se prêter aux combinaisons les plus hardies, comme aux sujets les plus tendres et les plus touchants.

Et moi, qui m’étais laissé distraire à ce tourbillon qui enveloppait ma pensée, je n’ai pas tardé à retrouver au fond de mon âme la tristesse que j’avais oubliée un instant, et je me suis couchée fatiguée, inquiète, en songeant qu’il faudrait recommencer aujourd’hui à attendre je ne sais quoi, à aller je ne sais où.


SIXIÈME LETTRE DE L’HIRONDELLE.