J’entends beaucoup et très-mal chanter autour de moi; je suis, pour mon malheur, assez proche voisine d’une méchante Pie-Grièche qui est devenue, on ne sait comment, la belle-mère de deux pauvres petites Fauvettes qu’elle tient dans un esclavage complet et dont il semble qu’elle prenne plaisir à gâter le goût naturel en leur faisant chanter, tant que dure le jour, des airs de contralto qui n’ont certainement pas été écrits pour ces jeunes voix; bien entendu, je ne trouve là aucune ressource de société. Cette Pie-Grièche est veuve, ne reçoit personne, et passe la plus grande partie du temps à gronder ces malheureux enfants et à épier leurs démarches les plus innocentes. C’est un tyran femelle, et ses principes sont si loin d’être d’accord avec les miens que j’ai refusé net la proposition qu’elle m’avait fait faire par un vieux Geai, son unique ami et mon ancienne connaissance, de lui servir de remplaçante, quand, par grand miracle, elle est obligée de s’éloigner un instant de chez elle. Je sais bien que les conditions étaient avantageuses, et que, dans la situation incertaine où me voilà, il n’est peut-être pas très-prudent de dédaigner un emploi qui me mettrait au-dessus du besoin; mais je n’ai pu vaincre ma répugnance, le métier de guichetière me semble odieux, et pour moi, comme pour les tristes victimes que je serais chargée d’empêcher de respirer, de vivre et d’aimer en liberté, je sens que je suis incapable de m’y soumettre.
Mais j’ai offensé cette vieille Pie-Grièche acariâtre, et je ne dois pas compter sur son aide. Il faut donc que je m’arme de courage, et que, si ma guérison se fait trop attendre, j’essaye de vaincre le mal et d’aller, clopin-clopant, chercher des âmes plus compatissantes, et surtout des esprits plus éclairés.
Vous, dont la touchante bonté m’a recueillie dans une circonstance analogue à celle dans laquelle je me trouve, vous prendrez part à mes peines, et vous gémirez sur moi, plus que je ne le mérite, sans doute. Mais la pensée de votre affectueux intérêt me donnera presque autant de forces que votre intelligente pitié m’en rendit autrefois; étendez-le donc sur moi tout entier, qu’il plane sur ma tête, qu’il me conduise où le bonheur m’attend, et que je sente de loin, comme tant de fois je l’ai éprouvée de près, votre salutaire influence.
Ma tête est si troublée par les tristes idées qui m’assiégent, qu’il m’a été impossible de profiter de ce temps de loisir forcé pour rassembler les premiers matériaux de l’ouvrage que je médite; je suis triste, je suis malade, et mon cœur seul est en état de se faire entendre. Ne vous étonnez donc pas de recevoir des lettres si longues, et pourtant si peu remplies. Je vous adresse tout mon cœur, et mon cœur est vide loin de vous.
CINQUIÈME LETTRE DE L’HIRONDELLE.
Depuis un mois déjà, je suis sortie du gîte d’où je vous ai écrit pour la dernière fois. Une Linotte, qui s’en allait un peu sans savoir où, m’a promis de me servir d’appui, et j’ai saisi avec empressement cette occasion de quitter mon ennuyeuse voisine, et le trou plus maussade encore au fond duquel j’enrageais depuis si longtemps. Ma patte est pourtant loin d’être revenue à son état naturel, et, malgré l’espoir dont ma compagne voudrait me bercer, je crains bien d’être boiteuse pour le reste de mes jours. Ceci est un bon moment, n’est-ce pas? pour se souvenir de cette fable des Deux Pigeons, qui est une de vos citations favorites, et que vous avez bien souvent opposée à mon humeur vagabonde.
C’est là une grande peine à ajouter à mes autres inquiétudes, et j’ai souvent besoin que la gaieté de ma jeune conductrice vienne faire diversion à mes tristes pensées.
Au milieu de ces étrangers, l’avenir, sur lequel je comptais si fermement, s’assombrit chaque jour davantage; mes idées, mes plans, ne peuvent réussir à se faire jour; ici comme ailleurs, l’espèce mâle a envahi toute autorité; ici comme ailleurs, ils sont nos maîtres; il faut se l’avouer et essayer d’en prendre son parti. Jusqu’à ce qu’on ait trouvé un quinquina ou une vaccine pour guérir la maladie dont notre sexe est possédé, cette maladie épidémique et contagieuse à la fois, qu’on se transmet de mère en fille depuis le commencement des siècles, et qui exige impérieusement que nous soyons gouvernées et battues, il faut que l’intelligence cède à la force, et que nous portions nos chaînes sans murmure.