L’Homme n’est pas le seul Animal parlant que l’on remarque ici. J’en vois souvent un autre que l’on appelle le Savant, et qui fait tout ce qu’il peut pour se distinguer de l’espèce commune, à laquelle il appartient cependant beaucoup plus qu’il n’en a l’air. Ce qui le caractérise du premier abord, c’est son pelage d’un vert foncé qu’il aime à chamarrer de broderies et de rubans; mais je t’ai déjà dit que c’était un pur artifice, et il n’y a communément là-dessous qu’une espèce d’Animal comme le premier Homme venu. Il en diffère plus essentiellement par son langage, qui est la chose la plus extraordinaire du monde. Il n’y a aucun égard à cette fiction de l’idée qui occasionne tant de tribulations au reste de l’espèce, mais seulement au mot qui la représente bien ou mal pour les autres, et qu’il se ferait scrupule d’employer, si on pouvait lui reprocher d’avoir égard à l’autorité de l’usage. L’état de Savant consiste à se servir de mots si rarement prononcés, qu’il vaudrait autant qu’ils ne l’eussent pas été du tout, et le principal mérite du Savant est de faire tous les jours des mots nouveaux que personne ne puisse entendre, pour exprimer des faits vulgaires que tout le monde peut connaître. Aussi le Savant ne se fait-il pas faute de ces inventions barbares dont il a seul le secret; mais il le faut bien! un Savant intelligible ne serait plus un Savant, et c’est en vain qu’il aspirerait au pelage vert; car le Savant se produit par métamorphose comme le Papillon. Tout Homme qui baragouine intrépidément un langage inconnu est la Chenille d’un Savant; il n’a plus qu’à filer son cocon et à s’enterrer dans un livre qui lui sert de Chrysalide. La plupart y meurent tout de bon.
S’enterrer dans un livre qui lui sert de Chrysalide.
Une autre espèce beaucoup plus intéressante, c’est la Femme, pauvre Animal doux, élégant, délicat, timide, que l’Homme a conquis je ne sais où, je ne sais quand, et qu’il s’est soumis comme le Cheval, par la ruse ou par la force. Je te déclare ici, et je n’y mets pas de fausse modestie, que c’est la Bête la plus gracieuse de la nature. Cependant l’Homme déteint un peu sur elle, il lui fait tort; elle gagnerait à être vue à part. On sent trop qu’elle est tourmentée par la douloureuse conscience de sa destinée faussée, de son avenir trahi. Comme le besoin d’aimer est à peu près le seul de ses sentiments; comme il faut absolument qu’elle aime quelque chose ou quelqu’un, elle se persuade quelquefois qu’elle aime un Homme et qu’elle va retrouver en lui le type de cet amant d’autrefois dont son indigne ravisseur l’a séparée; mais l’illusion ne dure pas longtemps. A peine s’est-elle donné un maître, que le type s’efface et va se loger dans un autre. Ne crois pas que l’expérience d’une seconde, d’une troisième, d’une dixième erreur la désabuse enfin de ce fantôme qui l’appelle partout et la fuit toujours. Elle n’existe que pour aspirer à l’être inconnu qui compléterait sa vie, et je n’ai pas besoin de te dire qu’elle ne le trouvera jamais. L’inconstance est donc un de ses défauts ou plutôt un de ses malheurs, car on ne jouit pas du bonheur d’aimer quand on conçoit la possibilité future de ne plus aimer ce qu’on aime. Les Hommes lui reprochent aussi un peu de vanité; mais, suivant leur usage, les Hommes ne savent ce qu’ils disent. La vanité consiste dans un jugement exagéré qu’on porte de soi, et la Femme s’estime tout au plus ce qu’elle vaut. Si elle savait mieux se connaître, elle se soumettrait avec moins de déférence aux pratiques ridicules que ses tyrans lui imposent et qui lui répugnent visiblement. Le pelage artificiel, par exemple, convient peut-être à l’Homme qui est épouvantablement laid; mais à la Femme, c’est un hors-d’œuvre de mauvais goût. Il est vrai de dire qu’elle le rend aussi exigu, aussi léger, aussi transparent que possible, qu’elle s’arrange de manière à laisser deviner tout ce qu’elle n’ose pas laisser voir.
Si le bruit des étranges manies qui tourmentent le monde où je vis est parvenu jusqu’au désert, tu t’étonneras que je te donne tant de détails sur le pays où l’on m’a fâcheusement naturalisée, en dépit de mes inclinations, et que je ne t’aie rien dit encore de la politique de ces gens-ci ou de leur manière de se gouverner. C’est que, de toutes les choses dont on parle en France sans les entendre, la politique est la chose sur laquelle on s’entend le moins. Si tu écoutes une personne à ce sujet, c’est grand embarras; si tu en écoutes deux, c’est confusion; si tu en écoutes trois, c’est chaos. Quand ils sont quatre ou cinq, ils s’égorgent. A en juger par les honneurs unanimes qu’ils m’ont rendus, au milieu des sentiments de haine réciproque, et certainement bien fondée, qui les animent les uns contre les autres, j’ai pensé quelquefois qu’ils s’étaient arrêtés à l’idée de me reconnaître pour souveraine, et je suis réellement, à ma connaissance, le seul être un peu haut placé pour lequel ils témoignent quelques égards. Il ne serait pas surprenant, d’ailleurs, que les plus habiles d’entre eux, justement effrayés des inconvénients et des malheurs d’une lutte éternelle sur l’origine et le caractère des pouvoirs sociaux (tu ne sais pas ce que c’est), se fussent réunis à l’amiable dans le sage projet de choisir leurs maîtres à la taille, ce qui réduirait toutes les difficultés du système électoral et du système monarchique à une opération de toisé. Rien ne paraît plus raisonnable.
Il y a quelques jours que je me crus sur le point de pénétrer tout à fait dans ces mystères. J’avais entendu dire que les Hommes d’élection, entre les mains desquels reposent toutes les destinées du pays, s’assemblaient publiquement dans un lieu plus rapproché des rives du fleuve que celui qui m’est désigné pour séjour, et j’y dirigeai ma promenade. J’arrivai, en effet, à un vaste palais, dont un peuple innombrable occupait toutes les avenues, et qui me parut habité par une multitude de personnages affairés, tumultueux, bruyants, qui ne diffèrent, au premier abord, du reste des Hommes que par une laideur plus caractéristique, plus maussade et plus rechignée, ce que j’attribuai sans peine à l’habitude des méditations graves et des affaires sérieuses. Ce qui me surprit davantage, c’est leur extrême pétulance qui ne leur permet pas de rester un seul instant en place, car j’assistais par hasard à une des séances orageuses de la session. Ils s’élançaient, bondissaient, se mêlaient en cent groupes confus, apostrophaient leurs adversaires de cris et de gestes menaçants, ou leur montraient les dents avec d’effrayantes grimaces. La plupart semblaient avoir pour objet de s’élever le plus possible au-dessus des autres, et certains ne dédaignaient pas, pour y parvenir, de se jucher habilement sur les épaules de leurs voisins. Malheureusement, quoique placée d’une manière fort commode par le bénéfice de ma haute stature, pour ne pas perdre un des mouvements de l’assemblée, il me fut impossible de saisir une parole dans cet immense brouhaha, et je me retirai de guerre lasse, horriblement assourdie de vociférations, de grincements, de sifflements, de huées, sans pouvoir établir l’apparence d’une conjecture sur l’objet et les résultats de sa délibération. Il y a des gens qui assurent que toutes les séances ressemblent plus ou moins à celle-là, ce qui me dispense d’assister à une autre[10].
Toutes les séances ressemblent plus ou moins à celle-là.
Je me proposais de te donner quelques échantillons du langage dont on se sert maintenant à Paris, avant de livrer cette lettre à mon interprète, mais il prétend que cela lui gâterait la main; et puis, pour dire vrai, j’ai trop de peine à fixer ce jargon dans ma mémoire. Tu en jugeras suffisamment par deux périodes que viennent d’échanger, sur mes gazons fleuris, un grand jeune Homme à barbe de Bison et une charmante Femme aux yeux de Gazelle, envers laquelle il cherchait à se justifier d’une absence prolongée.