«J’étais préoccupé, belle Isoline, lui disait-il, de puissantes idées dont le cœur qui bat dans votre poitrine de Femme a la noble intuition. Placé, par les capacités qu’on veut bien m’accorder, au plus haut degré des adeptes de la perfectibilisation, et absorbé depuis longtemps dans les spéculations philanthropiques de la philosophie humanitaire, je traçais le plan d’un encyclisme politique où viendront se moraliser tous les peuples, s’harmoniser toutes les institutions, s’utiliser toutes les facultés et progresser toutes les sciences; mais je n’en étais pas moins entraîné vers vous par l’attraction la plus passionnelle, et je...
—N’achevez pas! interrompait Isoline avec solennité; ne me croyez pas étrangère à ces hautes méditations et ne soupçonnez pas mon âme de se laisser séduire aux appâts d’un naturalisme grossier. Fière de votre destinée, cher Adhémar, je ne vois dans le sentiment qui nous unit qu’un dualisme d’affinités que l’instinct respectif de cohésion a fini par confondre dans un individualisme sympathique, ou, pour m’exprimer plus clairement, que la fusion de deux idiosyncrasies isogènes qui sentent le besoin de se simultanéiser.»
Là-dessus la conversation s’est continuée à basse voix, et je crois pouvoir supposer qu’elle est devenue plus intelligible, car le jeune philosophe rayonnait d’orgueil et de joie quand il a quitté Isoline pour ne pas être surpris par le cornac de sa maîtresse. Te serais-tu jamais imaginé que cet abominable galimatias pût signifier je vous aime dans une langue quelconque? Si ce n’est là, cependant, la manière la plus commode de parler, c’est assurément la plus distinguée, et il y a même des beaux esprits très-vantés qui font profession de ne pas s’exprimer autrement. Oh! qu’il me tarde, mon ami, d’entendre parler girafe...
P. S.—Quoique l’enseignement élémentaire ne soit pas établi en Girafie, et peut-être même parce qu’on n’y pensera jamais dans nos solitudes, les caractères de cette lettre s’expliqueront d’eux-mêmes à tes yeux et à ta pensée. Ils sont tracés sous mon inspiration par un bonhomme de mes amis qui entend la langue des Animaux beaucoup mieux que la sienne propre, ce qui n’est réellement pas trop dire, et que je recommanderai un jour à ta douce indulgence. Le pauvre diable m’est assez connu pour que j’ose affirmer qu’il s’est laissé faire Homme parce qu’il n’a pu faire autrement, et qu’il aurait abdiqué volontiers, si cela eût dépendu de lui, les priviléges de sa sotte espèce, pour prendre la peau de tout autre Animal, grand ou petit, pourvu qu’il fût honnête.
La Girafe.
Pour traduction conforme:
Charles Nodier.