N’êtes-vous pas moins fort que le Bœuf, que l’Éléphant, que... que les Insectes eux-mêmes, qui emportent dans leurs pattes des fardeaux deux fois gros comme eux? N’avez-vous pas toutes les infériorités, toutes les misères physiques? Une petite Mouche qui vous entre dans le nez va vous rendre fou, un petit Cousin de rien du tout qui vous pique le front vous défigure et vous fait gonfler. La piqûre d’une petite Bête deux cents fois moins grosse que votre personne vous tue plus sûrement que vous ne tuez une puce. Vous n’ignorez pas qu’il vous faut toute une nuit, parfois, pour exterminer une puce, et bien souvent vous n’y parvenez pas, ô roi de la création!
Vous êtes pâles derrière la grille d’un Lion, et vous avez raison, car la moindre de ses caresses vous aplatirait comme une pomme.
Eh bien, oui, dites-vous; nous avouons notre infériorité physique, peu nous importe: nous sommes rois par l’intelligence, et sur ce terrain-là nous vous défions, Corbeau...
Votre orgueil m’amuse, messieurs! Vous trouvez-vous donc plus adroits, plus ingénieux que l’Araignée, par exemple, qui à elle seule tend des fils, tisse des toiles merveilleuses dont vous ne seriez pas même capables de faire de la charpie, qui à force d’adresse, de force, de ruse et de volonté vient à bout d’ennemis trois fois gros comme elle, qui sait prévoir l’avenir, profiter des vents pour franchir les espaces, fait des provisions, sait se choisir un gîte, attendre?... Mais, sac à papier! qui de vous en ferait autant? Êtes-vous plus rusés que le Renard, plus prudents que le Serpent?
Si l’on voulait poursuivre, on vous aplatirait de la belle façon! Vous parlez de votre cœur, et quand vous voulez trouver un symbole du dévouement et de la fraternité, c’est encore parmi nous que vous allez les chercher. Quelle est dans votre espèce la mère qui se percerait le flanc comme le fait quotidiennement le Pélican blanc? Quelle est la mère qui accepterait, comme la maman Kanguroo, le fardeau incessant de ses petits? Persuadez donc à vos épouses, messieurs les Hommes, de faire ménager dans leurs jupes, qui sont pourtant assez amples pour cela, un petit réduit bien chaud, doublé en futaine, où leurs bébés puissent se réfugier et éviter les refroidissements! Quelle est donc chez nous la mère qui ne nourrit pas ses petits? Quelle est parmi vous celle qui y consente? Pitoyable, messieurs, pitoyable! Vous parlez de votre tendresse paternelle, des sacrifices que vous faites pour élever vos enfants. En effet, vous ne négligez rien de ce qui peut mettre en évidence votre générosité, rien de ce que les autres peuvent voir n’est oublié par vous; mais les petits dévouements ignorés qui sont la vraie tendresse, prétendez-vous que vous les possédiez? Le moindre Moineau vous en remontrerait sur ce sujet-là. N’est-ce pas lui, en effet, tandis que la femelle couve, qui va au marché, se charge de la cuisine et de tous les soins du ménage dont vous auriez honte? N’est-ce pas lui qui simplement, sans affectation, sans respect humain, remplace au nid la femelle si cette dernière a besoin de sortir? Que de tendresse dans tout cela!
Y a-t-il un père dans l’espèce humaine qui voudrait faire la bouillie de son marmot et le bercer pendant deux heures par jour? Vous croyez avoir tout dit lorsque vous vous êtes écrié: Les Bêtes font tout cela par instinct. Eh! par Dieu, oui, nos instincts sont supérieurs aux vôtres, voilà bien ce que je prétends. Nous faisons tout naturellement ce qui vous demande mille efforts. Nos Rossignols chantent sans avoir été au Conservatoire; est-ce à dire qu’ils soient inférieurs à vos chanteuses? Mais chez nous, dites-vous, la musique est un art; nous avons le contre-point!...
Et qui vous dit que chez les Rossignols et les Fauvettes la musique ne soit point un art dont ils jouissent tout autant que vous, quoiqu’ils ne crient jamais bravo et ne fassent pas payer les places? Vous possédez le sentiment de l’association, de la famille, de la vie en commun! Pas avec excès, ce me semble. Je voudrais qu’à l’exemple des Marmottes on mît sous clef la plus unie de vos familles et qu’on l’obligeât à passer dans le silence et l’ombre tout un hiver, nez à nez, côte à côte.
Vous me direz que pendant ce temps les Marmottes dorment. On n’en est pas tout à fait sûr; mais croyez-vous que tous ces bons parents enfermés ensemble pourraient dormir, eux? Je m’imagine que le jour où on ouvrirait la porte on trouverait pas mal d’estropiés. N’êtes-vous pas de cet avis-là?