Ils se moquent de tes allures, mon pauvre Lièvre!
C’est que je ne vois pas, ô roi de la création, le moindre terrain où tu retrouves ta supériorité. Tu nous méprises, parce que nous couchons en plein air, et que, toi, tu bâtis des palais; mais, qu’est-ce que cela prouve, si ce n’est que nous ne craignons pas les rhumes de cerveau, et que tu les redoutes infiniment? J’ai vu tes villes, très-rapidement, il est vrai, en passant au-dessus; mais je me suis aperçu immédiatement qu’à côté des palais il y avait des ruelles sombres encombrées de masures. A côté de gros bonshommes joufflus et roses, j’en ai vu de pâles et de bien maigres, traînant la jambe et tendant la main. Et tu appelles cela, roi de la création, une organisation sociale? Mais ton beau corps, société humaine, est couvert de plaies horribles.
Dans nos royaumes de Bêtes, nous ignorons la mendicité. Il n’est pas un Corbeau qui ne mourût de honte s’il fallait se mettre des lunettes vertes et jouer de la clarinette pour attendrir la sensibilité des autres Corbeaux et se faire nourrir par eux. Et croyez-vous de bonne foi que tous les mendiants qui nous promènent par les rues ne prouvent pas, par cela même, qu’ils sont inférieurs de beaucoup aux Animaux qu’ils exhibent?
Quand nous ne gagnons plus notre vie nous-mêmes, nous autres Bêtes, nous mourons. Je ne crois pas qu’on puisse rien trouver de plus beau que ce genre d’organisation sociale.
Voyons, sur quel terrain maintenant porterons-nous la discussion? car, si je n’ai pas tout dit, j’ai hâte d’en finir, n’ayant pas, grâce à Dieu, l’habitude de me servir de mes plumes pour noircir du papier.
Ah! j’y suis; il vous reste le royaume des arts, ce sentiment artistique dont vous prétendez avoir le monopole, et qui est comme un des quatre pieds de votre trône. Et de quel droit prétendez-vous que nous ne sommes ni artistes ni poëtes? Qui vous dit que le Bœuf, qui s’arrête silencieux au milieu du sillon et regarde, ne jouit pas quand le ciel est pur et que la prairie verdoie? Qui vous permet de juger des sentiments intimes que nous éprouvons en présence de la belle nature, dans l’intimité de laquelle nous vivons incessamment? Qui vous dit que l’Insecte aux ailes d’or, qui se pose sur sa fleur, ne l’aime pas et ne la trouve pas belle, n’en jouit pas en artiste, en amant? Qui vous dit que l’Oiseau qui chante ne soit qu’une machine à rendre des sons, et que votre âme humaine ait absorbé la nôtre tout entière?
Vous ai-je raconté ce que j’éprouve, moi, Corbeau, lorsque le gros nuage approche, que l’ouragan me pousse et que je lutte, que la tempête me bat les flancs, que j’aperçois au loin le ciel qui se déchire, les forêts qui plient et grincent, que tout ce qui vit au monde, à commencer par vous, se cache, tremble, s’abrite, et que moi, les ailes étendues, plus noir encore que l’orage, plus noir et plus entêté, je plane et je jouis? Qui vous dit, morbleu! que je ne trouve pas cela beau?
Ah! tenez, monsieur le roi, qui vous cachez sous vos culottes, vous êtes un bien drôle de petit bonhomme.