. . . . . Pourquoi voyage-t-on?—Un vieux Château.—Monsieur le Duc et madame la Duchesse.—Une Terrasse.—Un vieux Faucon.—A quoi tient le cœur d’un Lézard.—Suite de l’histoire des hôtes de la terrasse.—Faites-vous donc Grand-Duc!—Une Carpe magicienne.—Comment un Hibou meurt d’amour.—Où madame la Corneille reprend la parole pour son propre compte.—Conclusion.
. . . . . Et d’abord, pourquoi voyage-t-on? Le repos n’est-il pas ce qu’il y a de meilleur au monde? Est-il rien qui vaille qu’on se dérange pour l’aller chercher ou pour l’éviter? Ne dirait-on pas, à voir l’air et la terre incessamment traversés, qu’on gagne quelque chose à se déplacer?
Les uns courent après le mieux que personne n’atteint, les autres fuient le mal auquel personne n’échappe. Les Hirondelles voyagent avec le soleil et le suivent partout où il lui plaît d’aller; les Marmottes le laissent partir et s’endorment en attendant son retour, sur la foi de cet adage que le soleil, ce qui pour elles est la fortune, vient en dormant. Mais des unes, beaucoup partent, et bien peu reviennent: l’espace est si vaste et la mer si avide! Et des autres, beaucoup s’endorment et peu se réveillent: on est si près de la mort, qui toujours veille, quand on dort! Le Papillon voyage pour cette seule raison qu’il a des ailes; l’Escargot traîne avec lui sa maison plutôt que de rester en place. L’inconnu est si beau! La faim chasse ceux-ci, l’amour pousse ceux-là. Pour les premiers, la patrie et le bonheur, c’est le lieu où l’on mange; pour les seconds, c’est le lieu où l’on aime. La satiété poursuit ceux qui ne marchent pas avec le désir. Enfin le monde entier s’agite; dans les chaînes ou dans la liberté, chacun précipite sa vie. Mais pour le monde tout entier comme pour l’Écureuil dans sa cage, le mouvement ce n’est pas le progrès: s’agiter n’est pas avancer[11]. Malheureusement on s’agite plus qu’on n’avance.
Aussi dit-on que les plus sages, pensant que mieux vaut un paisible malheur qu’un bonheur agité, vivent aux lieux qui les ont vus naître, sans souci de ce qui se passe plus loin que leur horizon, et meurent, sinon heureux, du moins tranquilles. Mais qui sait si cette sagesse ne vient pas de la sécheresse de leur cœur ou de l’impuissance de leurs ailes?
Personne n’a mieux répondu à cette question: «Pourquoi voyage-t-on?» qu’un grand écrivain de notre sexe. «On voyage, a dit George Sand, parce qu’on n’est bien nulle part ici-bas.» Il est donc juste que rien ne s’arrête, car rien n’est parfait, et l’immobilité ne conviendrait qu’à la perfection.
Pour moi, j’ai voyagé. Non pas que je fusse née d’humeur inquiète et voyageuse; bien au contraire, j’aimais mon nid et les courtes promenades.
«A quoi bon ces interminables considérations au début de votre récit? me dit un de mes vieux amis, mon voisin, auquel il m’arrive parfois de demander conseil, en me réservant toutefois de ne faire que ce que je veux. Ce n’est pas parce que vous vous occupez de philosophie, d’archéologie, d’histoire, de physiologie, etc., etc., qu’il vous faut donner de tout cela à vos lecteurs autant qu’il vous convient d’en prendre pour vous-même. Vous passerez pour une pédante, pour un philosophe emplumé; on vous renverra en Sorbonne, et, qui pis est, on ne vous lira pas. N’allez-vous pas faire un résumé scrupuleux de tout ce que vous avez vu et pensé depuis tantôt cent ans que vous êtes au monde, justifier votre titre enfin, et joindre au tort d’avoir usé vos ailes sur toutes les grandes routes le tort bien plus grand de voyager sérieusement sur le papier? Croyez-moi, si vous voulez plaire, ayez de la raison, de l’esprit, du sentiment, de la passion, comme par hasard; mais gardez-vous d’oublier la folie[12]. Le siècle des Colomb est passé: on n’a pas besoin de découvrir un nouveau monde pour s’intituler voyageur, on l’est à moins de frais. On découvre le lieu où l’on est né, on découvre son voisin, on se découvre soi-même, ou l’on ne découvre rien du tout; cela vaut bien mieux, cela mène moins loin, et, Dieu nous le pardonne! cela plaît autant. Contez donc, contez. Qu’importe comment vous contiez, pourvu que vous contiez? le temps est aux historiettes. Imitez vos contemporains, ces illustres voyageurs, qui datent des quatre coins du globe leurs impressions écrites bravement sur la paille ou sur le duvet du nid paternel; faites comme eux. A propos de voyages, parlez de tout, et de vous-même, et de vos amis, si bon vous semble; puis mentez un peu, et je vous promets un honnête succès; de grandes erreurs et d’imperceptibles vérités, c’est ainsi qu’on bâtit les meilleurs ouvrages. On ne vous admirera pas, on ne vous croira pas, mais on vous lira. Vous êtes modeste; que vous faut-il de plus?»
Ces réflexions m’arrêtèrent un instant. Le conseil pouvait être bon et semblait, en tout cas, facile à suivre; mais ma conscience l’emporta. «On ne fait pas ce qu’on veut, on fait ce qu’on peut et ce qu’on doit surtout, répondis-je; je suis une Corneille d’honneur, je ferai de mon mieux. Si vous n’avez à me donner que des conseils comme ceux-là, je serai heureuse qu’il vous plaise de les garder pour vous.