—Mon cher monsieur, lui disait quelquefois un de nos voisins, qui, plus heureux que moi, s’était enrichi à jouer la comédie, vous n’arriverez jamais à rien, vous ne faites pas assez de bruit et vous êtes trop modeste; croyez-moi, défaites-vous de ces défauts-là. Quelque rôle qu’on joue dans le monde, il faut un peu brûler les planches. Que diable! j’ai été modeste comme vous, mais ce qui dégoûte de la modestie, c’est qu’on est toujours pris au mot; faites comme moi, grossissez votre voix, remuez les bras, et vous deviendrez chef d’emploi. Habileté n’est pas vice.
Hélas! on conseille le pauvre plutôt qu’on ne le secourt, et mon cher maître aimait mieux demeurer pauvre que de devenir habile, car l’habileté consiste trop souvent à tirer parti des circonstances et à exploiter son prochain.
Notre vie était très-régulière: de bonne heure le père allait à son bureau et le fils à l’école. Je restais seul à garder notre chambre, où je me serais fort ennuyé peut-être si, après les fatigues de ma vie des Champs-Élysées, le repos ne m’eût paru très-bon: le calme est le bonheur de ceux qui ne sont pas heureux. Après le travail de la journée, le repas nous réunissait. Nous vivions de bien peu. Je me rappelle que j’appréhendais d’avoir faim: les riches ne font que donner, mais les pauvres partagent; et je prenais à regret ma part du pain de mon bon maître. Sans la pauvreté, cette existence eût été supportable; mais souvent j’avais le chagrin de voir mon excellent maître revenir très-agité.
—Mon Dieu! répétait-il avec amertume, on parle encore d’un changement de ministère, si je perdais ma place, que deviendrions-nous? nous n’avons point d’argent.—Pauvre père! disait l’enfant dont les yeux se remplissaient toujours de larmes à cette nouvelle; quand je serai grand, j’en gagnerai de l’argent!—Tu n’es pas grand encore, lui répondait mon maître.
—Va voir le roi, lui dit une fois son fils, et dis-lui de te donner de l’argent, puisqu’il en a.
—Mon cher enfant, lui dit le vieillard en relevant la tête, il n’y a que les mendiants qui vivent de leurs maux; d’ailleurs il paraît que le roi n’est pas si riche qu’il en a l’air, et puis, n’a-t-il pas ses pauvres, qui ont beaucoup de dépenses à faire?
Puisque les riches disent tous qu’ils ont des pauvres, pensai-je, pourquoi les pauvres n’ont-ils pas tous des riches?»
—Papa, dit ici le petit Lièvre, qui s’était glissé derrière son grand-père, et qui, résolu à obtenir une réponse, se mit à crier de toutes ses forces: Papa, tu dis toujours le roi et aussi les ministres. Qu’est-ce que cela veut donc dire, le roi et les ministres? Le roi, cela vaut-il encore mieux que les ministres?
—Tais-toi, petit, répondit le vieux Lièvre, dont ce dernier de ses enfants était le Benjamin; le roi, cela ne te regarde pas, cela ne regarde personne: on ne sait pas bien encore si c’est quelqu’un ou quelque chose, on n’est pas d’accord là-dessus. Quant aux ministres, ce sont des messieurs qui font perdre leur place aux autres, en attendant qu’ils perdent la leur. Es-tu content?
—Tiens, tiens, fit le petit Lièvre, et il se remit à écouter, fort satisfait, à ce que je pus voir, de l’explication que son grand-père lui avait donnée. Qu’on nie encore qu’il faille parler sérieusement à la jeunesse!