«Un jour, mon ami était parti à huit heures, et il était arrivé à son bureau le premier comme à l’ordinaire. Il apprit ce jour-là par le garçon, qui n’était pas fier, disait-il, et qui voulait bien causer avec lui (quelle misère!), que, dans la nuit, il avait été absolument nécessaire de faire de nouveaux ministres et de défaire les anciens. Le lendemain, avant de partir, il reçut une grande lettre cachetée de rouge, qui avait été apportée par un soldat. Il attendit pour l’ouvrir que son fils fût parti pour l’école. Après l’avoir regardée bien longtemps avec émotion, il se décida à l’ouvrir; après l’avoir lue, il se mit à genoux, et prononça bien souvent le nom du bon Dieu et de son petit garçon, et puis après il se coucha. Au bout de huit jours, il mourut, et il avait l’air bien malheureux en mourant.

Je le pleurai comme j’aurais pleuré un frère, et je ne l’oublierai jamais.

On vendit son lit, sa table et sa chaise, pour payer le médecin, le cercueil et le propriétaire, un Homme très-dur qui s’appelait M. Vautour; et puis on l’emporta. Son fils, qui n’avait plus rien, s’en alla tout seul derrière lui.

Cette chambre me parut si triste et si désolée, que je résolus de m’en aller aussi. D’ailleurs les Hommes ne laissent pas pousser l’herbe dans la chambre de leurs morts, et je n’avais pas envie de faire connaissance avec le nouveau locataire qui devait venir l’occuper dès le lendemain. Quand la nuit fut venue, je descendis tout doucement l’escalier. Je n’eus pas besoin de demander le cordon, car il n’y avait, dans notre maison, ni portier ni sentinelle: ce n’était pas comme dans mon premier logement des Tuileries.

Une fois dans la rue, je pris à gauche, et, en allant droit devant moi, je me trouvai je ne sais comment tout auprès des Champs-Élysées. Je ne songeai point à m’y promener, et je me hâtai de mettre entre Paris et moi la barrière. Je passai fort lestement sous l’arc de triomphe de l’Étoile. Une fois là, je ne pus m’empêcher de jeter un regard de pitié sur cette ville immense dans laquelle je jurai bien de ne plus rentrer: j’en avais trop des plaisirs de la capitale! Dors! m’écriai-je, dors, mauvais gîte! dors, ô Paris! dans tes maisons malsaines; tu ne connaîtras jamais le bonheur de dormir à la belle étoile.»

V

Retour aux champs.—Les Hommes ne valent rien, mais les Bêtes ne valent pas davantage.—Un Coq, habitué de la barrière du Combat, provoque notre héros.—Duel au pistolet.

«J’arrivai bientôt dans un bois où ma poitrine se remplit d’un air pur; il y avait si longtemps que je n’avais vu le ciel tout entier, qu’il me sembla le voir pour la première fois. Je trouvai que la lune avait embelli. Les étoiles brillaient d’un si doux éclat, qu’elles me parurent plus jolies les unes que les autres. Il n’y a de vraie poésie qu’aux champs. Si Paris était à la campagne, les Hommes eux-mêmes s’y adouciraient.

Dès le matin, je fus réveillé par un bruit de ferraille: c’étaient deux messieurs qui se battaient à grands coups d’épée. Je crus qu’ils s’allaient tuer, mais ils finirent par se prendre bras dessus, bras dessous, quand l’appétit leur fut venu. A la bonne heure, me dis-je, voilà des gens raisonnables. Après ceux-là, il en vint d’autres qui se livrèrent avec plus ou moins de résolution au même exercice, et je vis bien que ce que j’avais pris pour un bois n’était qu’une promenade. Cela ne faisait pas mon affaire: pour moi, ce qui constitue la campagne, c’est l’absence des Hommes; je fis donc mes adieux au bois de Boulogne, et je repris ma course. Tout près d’un village qu’on appelle Puteaux, j’aperçus un Coq. Mes yeux, las de voir des messieurs et des dames, s’arrêtèrent avec complaisance sur cet Animal.