Le Lézard vit bien que la pauvre Lézarde était émue, mais il était à cent lieues de croire qu’il fût pour quelque chose dans cette émotion, car il ne se rappelait pas l’avoir jamais vue. Pourtant, comme il avait de la bonté, il resta et la laissa parler.

«Je t’aime! lui dit alors la Lézarde, d’une voix dans laquelle il y avait autant de désespoir que d’amour, et tu ne sais pas seulement que j’existe. Il faut que je meure.»

Un Lézard de mauvaises mœurs aurait fait bon marché de la douleur et de l’amour de la pauvrette; mais notre Lézard, qui était honnête, ne songea pas un instant à nier cette douleur parce qu’il ne l’avait jamais ressentie; il songea encore moins à en abuser. Il fut si étourdi de ce qu’il venait d’entendre, qu’il ne sut d’abord que répondre, car il sentait bien que de sa réponse dépendait la vie ou la mort de la Lézarde.

Il réfléchit un instant.

«Je ne veux pas te tromper, lui dit-il, et pourtant je voudrais te consoler. Je ne t’aime pas, puisque je ne te connais pas, et je ne sais pas si je t’aimerai quand je te connaîtrai, car je n’ai jamais pensé à aimer une Lézarde. Mais je ne veux pas que tu meures.»

La Lézarde avait l’esprit juste; si dure que fût cette réponse, elle trouva qu’une si grande sincérité faisait honneur à celui qu’elle aimait. Je ne sais ce qu’elle lui répondit. Peu à peu le Lézard s’était rapproché d’elle, et ils s’étaient mis à causer si bas, si bas, et leur voix était si faible, que c’était à grand’peine que je pouvais saisir de loin en loin quelques mots de leur conversation: tout ce que je puis dire, c’est qu’ils parlèrent longtemps, et que, contre son ordinaire, le Lézard parla beaucoup. Il était facile de voir à ses gestes qu’il se défendait, comme il pouvait, d’aimer la pauvre Lézarde, et qu’il était souvent question du soleil qui, en ce moment, brillait au ciel d’un éclat sans pareil.

D’abord la Lézarde ne disait presque rien; c’est aimer peu que de pouvoir dire combien l’on aime, et, pendant que son Lézard parlait, elle se contentait de le regarder de toutes les façons qui veulent dire qu’on aime et qu’on est encore au désespoir; plus d’une fois je crus que tout était perdu pour elle. Mais, un poëte l’a dit[15] (un poëte doit s’y connaître): «Le hasard sert toujours les amoureux quand il le peut sans se compromettre,» et le hasard voulut qu’un gros nuage vînt à passer sur le soleil, juste au moment où son petit adorateur lui chantait son plus bel hymne.

«Tu le vois! s’écria la petite Lézarde bien inspirée, ton soleil te quitte, te quitterai-je, moi?» Son rival n’était plus là et le courage lui était revenu. «Il faut qu’on aime, dit-elle au Lézard devenu attentif, en lui montrant des fleurs l’une vers l’autre penchées, et tout auprès un œillet-poëte qui faisait les yeux doux à une rose sauvage; les fleurs aux fleurs se marient, et les Lézardes sont faites pour être les compagnes des Lézards: le ciel le veut ainsi.»

Le hasard eut le bon cœur de se mettre décidément du côté du plus faible; le nuage qui avait passé sur le soleil fut suivi de beaucoup d’autres nuages qui s’étendirent en un instant sur tout l’horizon. Un grand vent parti du nord essaya, mais en vain, de disputer l’espace à l’orage, les trèfles redressaient leurs tiges altérées, les Hirondelles rasaient la terre, et les Moucherons éperdus cherchaient partout un refuge; tout leur était bon, et l’herbe la plus menue leur paraissait un sûr asile. Le Lézard se taisait et la Lézarde se serait bien gardée de parler, l’orage parlait mieux qu’elle. Le Lézard inquiet tournait la tête de côté et d’autre, et se demandait si c’en était fait de la pompe de ce beau jour; un grand combat se livrait dans son âme, et pour la première fois il se disait que les jours sans soleil devaient être bien longs.

Un coup de tonnerre annonça que le soleil était vaincu et que les nuages allaient s’ouvrir.