Suite de l’histoire des hôtes de la terrasse.—Faites-vous donc Grand-Duc!
Madame la Duchesse, qui était venue au monde pour être une bonne grosse personne, bien portante, mangeant bien, buvant bien et vivant au mieux, qui était tout cela, mais qui se donnait toutes sortes de peines pour le cacher et pour extravaguer, avait cru de bon ton de devenir très-sensible. Tout l’émouvait; elle faisait volontiers de rien quelque chose, d’une taupinière une montagne, et tressaillait à tout propos: la chute d’une feuille, le vol d’un insecte étourdi, la vue de son ombre, le moindre bruit, ou pas le moindre bruit, tout était pour elle prétexte à émotion. Elle ne poussait plus que de petits cris, faibles, mal articulés, inintelligibles. Tout cela, selon elle, c’était la distinction. Les yeux sans cesse fixés sur la pâle lune, ce soleil des cœurs sensibles, comme elle disait; sur les étoiles, ces doux yeux de la nuit, si chères aux âmes méconnues, elle s’écriait, avec un philosophe chrétien: Qu’on ne saurait être bien où l’on est, quand on pourrait être mieux ailleurs. Aussi, pour cette Chouette éthérée, l’air le plus pur était trop lourd encore; elle détestait le soleil, ce Dieu des pauvres, disait-elle, et ne voulait du Ciel que ses plus belles étoiles; c’était à grand’peine qu’elle daignait marcher elle-même, respirer elle-même, vivre elle-même et manger elle-même. Pourtant elle mangeait bien, pesait beaucoup, et dans le même temps qu’elle affectait une sensiblerie ridicule, au point qu’elle ne pouvait, disait-elle, voir la vigne pleurer sans pleurer avec elle, on aurait pu la surprendre déchirant sans pitié, de son bec crochu, les chairs saignantes des petites Souris, des petites Taupes et des petits Oiseaux en bas âge. Elle se posait en Chouette supérieure, et n’était qu’une Chouette ridicule.
Son mari, émerveillé des grandes manières de sa Chouette adorée, s’épuisait en efforts pour s’égaler à elle. Mais dans une voie pareille, quel Hibou, quel mari ne resterait en chemin? Aussi, malgré son envie, fut-il toujours loin de son modèle; si loin, ma foi, que madame la Duchesse, qui était parvenue à oublier l’humilité de sa propre origine, en vint à reprocher à son pauvre mari de n’être, après tout, qu’un Hibou. «Quel sort! quel triste sort! s’écriait-elle. Être obligée de passer sa vie dans la société d’un Oiseau vulgaire et bourgeois, dont les seuls mérites, sa bonté et son attachement pour moi, sont gâtés par leur excès même! Malheureuse Chouette!»
Plus malheureux Hibou!
Joies modestes de la fabrique, qu’êtes-vous devenues? Plaisirs menteurs de la terrasse, où êtes-vous? Tout d’un coup madame la Duchesse cessa de chanter des nocturnes avec son mari; et un beau jour, s’étant laissé toucher par les discours audacieux d’un Milan qui avait été reçu par M. le Duc, à cause de son nom, elle partit avec lui. Le perfide avait séduit la Femme de son ami en employant avec elle les mots les plus longs de la langue des Milans amoureux.
Cet événement prêta, comme on peut le croire, aux caquets. Les Pies, les Geais, notre vieux Sansonnet lui-même, le commentèrent de mille façons. Il y a des malheurs qui manquent de dignité. Tout le monde blâma la coupable, mais personne ne plaignit le pauvre mari. La pitié qu’on accorde aux plus grands criminels, pourquoi la refuse-t-on à ceux qu’un sot orgueil a perdus? Faites-vous donc Grand-Duc!
Pour être sûre qu’elle ne tarderait pas à lui parvenir, madame la Duchesse laissa dans la partie de la terrasse où son mari avait coutume de prendre ses repas, la lettre que voici. Cette lettre était, comme dernier trait de caractère, écrite sur du papier à vignette et parfumé.
«Monsieur le Duc,
«Il est dans ma destinée d’être incomprise. Je n’essayerai donc pas de vous expliquer les motifs de mon départ.