«Signé: Duchesse de la Terrasse

M. le Duc lut, relut, et relut cent fois, sans pouvoir les comprendre, ces lignes écrites pourtant d’une griffe et d’un style assez ferme, et sembla justifier ainsi le laconisme de l’auteur.

Mais ce que l’esprit ne s’explique pas toujours, le cœur parvient souvent à le comprendre, et il sentait bien qu’un grand malheur venait de le frapper. Ce ne pouvait pas être pour rien que tout son sang avait ainsi reflué vers son cœur... Ses plumes se hérissèrent, ses yeux se fermèrent, et il fut, pendant un instant, comme atteint de vertige. Lorsqu’il put enfin mesurer toute l’étendue de son malheur, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine oppressée, et demeura longtemps immobile, comme s’il eût été privé de tout sentiment.

Quand on est ainsi frappé tout d’un coup, on se sent si faible, qu’on voudrait ne l’avoir été que petit à petit et comme insensiblement. Il lui sembla d’abord que quelque chose d’aussi essentiel que l’air, la terre et la nuit, venait de lui manquer. Il avait tout perdu en perdant la compagne de sa vie; et quand il sortit de sa stupeur, ce fut pour appeler à grands cris l’ingrate qui le fuyait, quoiqu’il la sût déjà bien loin; puis, bien qu’il n’eût été que trompé, il se crut déshonoré, et s’en alla au bord de l’eau comme doit le faire tout Hibou désespéré, pour voir si l’envie ne lui viendrait pas de se noyer avec son chagrin.

Arrivé là, il regarda d’un air sombre l’eau profonde, et y trempa son bec... pour la goûter d’abord. La lune s’étant alors dégagée d’un nuage qui avait caché son croissant, il se vit dans l’eau comme en un miroir magique, et fut effrayé du désordre de sa toilette. Machinalement, et pour obéir à une habitude de recherche que lui avait fait prendre l’ingrate pour laquelle il allait mourir, il rajusta avec soin celles de ses plumes qui s’étaient le plus ébouriffées, et trouva quelque charme dans cette occupation. Il lui semblait doux de mourir paré comme aux jours de son bonheur, paré de la parure qu’elle aimait.

Il songea aussi un instant à faire, avant de quitter la vie, une ballade à la lune, qu’il prit à témoin de ses infortunes; à la lune, l’astre favori de son infidèle, et aux nuées, vers lesquelles l’esprit de sa femme s’était si souvent envolé. Mais tous ses efforts furent inutiles, et il comprit qu’on ne saurait pleurer en vers que les peines qu’on commence à oublier.

Voyant bien qu’il n’avait plus qu’à mourir, il s’était déjà penché sur l’abîme, quand il fut arrêté par une réflexion. Lorsqu’il s’agit de la mort, il est permis d’y regarder à deux fois, et il faut être bien certain, quand on se noie, qu’on a de bonnes raisons pour le faire.

Il relut, pour la cent et unième fois, la lettre de madame la Duchesse; et cette lettre, à sa grande satisfaction, lui parut moins claire que jamais. «Diable! se dit-il, ce qu’il y a de plus clair dans tout ceci, c’est que madame la Duchesse a quitté la terrasse. Mais qui me dit qu’elle n’y reviendra pas, et qu’elle a cessé d’être digne d’y revenir? Rien, absolument rien. Elle-même refuse de s’expliquer. Ce voyage ne peut-il être un voyage d’agrément, et avoir pour but une visite à une autre Chouette de génie comme elle; ou une retraite de quelques jours dans quelque coin poétique, pour s’y livrer complétement à la méditation qu’affectionnent les âmes d’élite comme la sienne? Et encore, ne peut-elle être morte?»

Le cœur d’un Hibou a d’étranges mystères. Cette dernière hypothèse lui souriait presque: il l’eût voulue morte, plutôt que parjure.

«Parbleu! dit-il, voyez où nous entraîne l’exagération!» Et il fit gravement quelques tours sur la rive, en s’applaudissant de n’avoir pas cédé à un premier mouvement.