Mais, au bout de quelques moments, il sentit bien que la consolation qu’il avait essayé de se donner n’était pas de bon aloi. Son cœur n’avait pas cessé d’être serré; et, voulant mettre fin à ses incertitudes, il résolut de consulter une vieille Carpe qui passait, dans le pays, pour savoir le passé, le présent, l’avenir, et beaucoup d’autres choses encore. Ce qui fait le succès des devins et des diseurs de bonne aventure, c’est qu’il y a beaucoup de malheureux. Il faut être désespéré pour demander un miracle. La sorcière avait la réputation d’être capricieuse. «Voudra-t-elle me répondre?» se dit-il; et il s’avança, non sans un trouble involontaire, vers une partie de la rivière, très-éloignée des deux châteaux, où la vieille Carpe se livrait à ses sorcelleries.


Une Carpe magicienne.

«Puissante Carpe, dit-il, d’une voix mêlée de respect et de crainte, ô toi qui sais tout, fais-moi connaître mon sort. Mon épouse bien-aimée a disparu: est-elle morte, ou est-elle infidèle?»

Pour une magicienne, la vieille Carpe ne se fit pas trop prier; et sa grosse tête bombée ne tarda pas à se montrer. Elle remua trois fois ses lèvres épaisses avec beaucoup de majesté, prit lentement trois aspirations d’air en regardant du côté de la source du fleuve, puis:

«Attends,» lui dit-elle.

Et, ayant tourné trois fois sur elle-même, elle sortit de l’eau à mi-corps, et se mit à chanter, d’une voix étrange, les paroles que voici:

CHANT DE LA CARPE.

«Accourez, accourez, vous qui aimez les nuits noires et les eaux limpides, innombrables tribus aux nageoires rapides et aux gosiers affamés; vous qui aimez les rivages paisibles et déserts, les eaux sans pêcheurs et sans filets, venez ici, Animaux à sang rouge, Carpes dorées, Truites azurées, Brochets avides; déployez vos nageoires, Mulets, Argus, Chirurgiens, Horribles, troupe soumise à mes lois; venez aussi, souples Anguilles, brunes Écrevisses, et vous, reines des Ovipares, Grenouilles enrouées. Quoiqu’il ne s’agisse ni de boire ni de manger, et qu’on ne vous ait pas même offert en sacrifice... un Ciron! rendez vos oracles! Montrez que vous savez parler, quoi qu’on dise, et donnez votre avis à cet époux malheureux.

«Est-il ou n’est-il pas trompé? Sa Chouette est-elle morte ou infidèle? Sachez d’abord que si elle est morte, l’infortuné se résignera à vivre pour la pleurer; mais qu’il se précipitera dans les eaux, si elle est infidèle.»