Irais-je à Reims et chercherais-je un refuge dans les broderies de son splendide portail? Mais pourquoi à Reims plutôt qu’ailleurs?

J’allais me décider pour la noble cathédrale de Chartres, le plus sévère, le plus digne et le plus sacré des monuments gothiques de notre pays, quand j’appris qu’une grande quantité de Corneilles venaient de fonder une colonie dans une des tours de Notre-Dame de Paris; de Notre-Dame de Paris dont j’avais tant entendu parler et que je ne connaissais pas encore. Ma foi, par un reste d’habitude de voyageuse, je me décidai pour cette illustre inconnue. Notre-Dame avec sa mâle architecture, ses fortes tours, sa façade un peu massive, me parut plutôt puissante qu’imposante, mais ses bas côtés me ravirent. J’y fus saluée dès mon arrivée par un très-vieux Corbeau, que je reconnus tout d’abord pour un de mes compatriotes, à son accent qu’un véritable Alsacien ne perd jamais.

Puisque l’occasion s’en présente, je ne suis pas fâchée d’avoir à dire quelques mots de ce personnage.

«Écrivez de ce personnage tout ce que vous voudrez, me dit en m’interrompant pour la seconde fois le malencontreux conseiller que j’ai déjà cité au commencement de ce récit, et qui s’étant, depuis ma réponse, tenu derrière moi sans mot dire, lisait sans façon par-dessus mon aile, à mesure que j’écrivais; ne vous gênez pas; son tour est venu, vengez-vous.

—Avez-vous déjà peur? lui dis-je; attendez donc, et en attendant, taisez-vous.»

Pourquoi ne le dirais-je pas? Dans ce vieillard je retrouvai un ancien ami d’enfance; il y avait bientôt un siècle que nous ne nous étions vus.

Ce qui nous avait séparés, c’est qu’il avait été fou de tout dans sa jeunesse, de tout, et de moi un peu, s’il m’est permis de le dire. Or, mon cœur n’étant déjà plus libre (j’étais à la veille de me marier), il avait quitté le pays, désespéré, jurant et criant qu’il en mourrait. Il n’en était pas mort, on le voit. Que mes lectrices veuillent bien faire comme moi, qu’elles lui pardonnent d’avoir survécu.

«Quoi! me dit-il en m’abordant avec une émotion qui me toucha plus qu’il ne m’aurait convenu de le laisser voir, ne daignerez-vous pas reconnaître votre ancien amoureux? Il y a tantôt cent ans que je vous aime, et que je vous aime en vain. Que n’ai-je pas fait, grand Dieu, pour vous oublier[16]! Me punirez-vous de n’y avoir pas réussi? Je vous en prie, ajouta-t-il, restez avec nous.

—Ceci, lui répondis-je, m’a tout l’air d’une déclaration en bonnes formes; mais un amour de cent ans ressemble, à s’y tromper, à une belle et bonne amitié: je l’accepte comme tel. Allons, consolez-vous, ajoutai-je. L’amour est un enfant, il veut des cœurs jeunes comme lui; ne sommes-nous pas trop vieux? Me voici à Paris, j’y resterai, mais à une condition: c’est que vous me chercherez un logement.

—N’est-ce que cela? me dit-il en me montrant un Dragon volant; je demeure sous l’aile gauche de ce Dragon, l’aile droite est libre; si l’appartement vous convient, refuserez-vous d’être ma voisine?» Et il me vanta les charmes de sa résidence. A l’en croire, été comme hiver, c’était un lieu de délices.