—Expliquez-vous, lui dis-je, et rassemblez vos souvenirs. De quoi ne reste-t-il pas pierre sur pierre? et enfin qui est mort?
—Monseigneur pouvait fuir encore, continua le pauvre Jacques en suivant ses idées; mais il a préféré résister jusqu’à la fin, et s’ensevelir sous les ruines de notre château.»
Bref, voici ce que Jacques me raconta. A la suite d’une affaire de bourse, très-heureuse pour lui, la fortune du propriétaire du vieux château, et du château neuf, s’étant accrue considérablement, sa considération s’était accrue d’autant, et il fut nommé.... baron! Le vaniteux banquier crut qu’il serait indigne de sa nouvelle position de garder dans ses domaines un château délabré, et, en peu de jours, quoique l’hiver approchât, l’œuvre de destruction fut accomplie. Mes ruines chéries disparurent à jamais.
Le vieux Faucon, accablé d’infirmités, et dédaignant, ainsi qu’il a été dit, de chercher son salut dans la fuite, s’était laissé écraser par la chute d’un énorme pan de muraille. Immobile dans un des coins de la cour, et dans l’attitude résignée du Génie du temps, il mourut sans pousser un seul cri. Cette mort héroïque ne fut pas sans amertume, car il était mort en désespérant du retour de ce passé qu’il n’avait cessé de regretter.
Quant au Lézard, la mort lui vint en dormant, ainsi qu’à la Lézarde et à leur enfant, un bon petit Lézard qui donnait les plus belles espérances. Quelques jours avant cette catastrophe, il paraît que toute la famille avait parlé de s’endormir pour six mois, et comme le disait Jacques, qui puisait de grandes consolations dans cette réflexion: «Dormir six mois, ou dormir toujours, c’est presque tout un.»
Le vieux serviteur aurait bien voulu mourir bravement, comme son maître; mais n’est pas Faucon qui veut, et il nous avoua, en baissant la tête, que quand il vit les murailles s’ébranler, il fit comme tous ceux auxquels son seigneur avait donné asile, il s’enfuit!
Jacques semblait n’avoir survécu à ce désastre que pour m’en apporter la nouvelle. Je l’ai pris à mon service pour qu’il fût au service de quelqu’un et pût mourir content. Il est sourd et répond à tout ce qu’on lui demande comme si on lui parlait du vieux château et de ses habitants.
«Eh bien! êtes-vous satisfait? dis-je à mon vieil ami; j’ai parlé de tout et de rien, et de vous-même.
—Faisons la paix, me répondit-il. Je n’ai point à me plaindre, vous êtes un historien fidèle; mais cette fin ressemble un peu trop au dénoûment d’une tragédie.»
La vie commence et finit par l’insouciance, et mon vieil ami était arrivé à l’âge où l’on ne trouve plus aucun plaisir à s’attrister: on pouvait lui appliquer le mot de Goethe: «La vieillesse nous trouve encore enfants.»—«Tous mes héros meurent, j’en conviens, lui répondis-je; mais pourquoi pas? n’est-ce pas là, et naturellement, et heureusement peut-être, la fin de tout? et pour une joie que la mort arrête, ne met-elle pas fin à bien des misères? Ne mourrai-je pas, moi qui vous parle; et vous qui me lisez, êtes-vous immortel?»