Pour toute réponse, mon vieil amoureux se mit à chanter d’une voix chevrotante ce vieux refrain que je déteste:
«Nous n’avons qu’un temps à vivre,
Amis, passons-le gaiement..., etc.
—Chantez! lui dis-je, chantez! Que prouvent vos chansons? le monde est plein de Jean qui pleurent et de Jean qui rient; qui pleurent, parce qu’il y a de quoi pleurer; qui rient, parce qu’il y a de quoi rire sans doute. Mais pourtant à quoi sert qu’on rie ou qu’on pleure? Ne ferait-on pas mieux de se tenir dans le milieu, de parler haut et sec, si l’on veut, mais bonnement et simplement, sans doute ni moquerie, et de pousser son voisin et de se pousser soi-même vers la sagesse, qui consiste:
«1o A faire valoir ce qu’on a de bon;
«2o A combattre ce qu’on a de mauvais.
«Mais non, on veut chanter! Chantez donc, et chantez toujours! et osez me dire que vous êtes heureux. Ne voyez-vous pas que vos plumes s’émoussent et blanchissent en attendant qu’elles tombent? Un plus vieux et un plus sensé que vous, Montaigne, l’a dit après beaucoup d’autres: «Nul ne peut être appelé heureux, s’il n’est pas mort.»
La réponse était un peu dure. Mon vieil ami se taisait, je craignis de l’avoir blessé; ce fut à mon tour à lui offrir la patte, et la paix fut conclue.
P. J. Stahl.