—Mais, de grâce, attendez! dit le Renard. Tout progrès est lent; on l’a dit, un fétu est le gain d’un siècle... L’arbre de la liberté est peut-être semé...
—Mais il n’est pas encore en fleur, repartit l’Ours, qui apparut tout à coup à l’extrémité de son bâton. Et encore bien moins en fruits, ajouta-t-il en montrant sa face et ses flancs décharnés. J’ai faim, et je n’ai rien mangé d’aujourd’hui. Mon gardien me vole!
—Horreur! s’écria-t-on.
—Ah! je te vole! dit alors une voix que chacun reconnut aussitôt avec effroi pour une voix humaine, celle-là même du gardien de l’Ours; ah! je te vole, tu t’en vantes!»
Mais il est bon de suspendre pour un instant ce récit, et d’entrer dans quelques explications. Depuis quelque temps déjà (il y a des traîtres partout, et, nous le disons avec douleur, il s’en était trouvé sans doute parmi les rédacteurs et même parmi les abonnés des Animaux); depuis quelque temps, disons-nous, l’autorité supérieure avait été avertie de ce qui se passait et savait jour par jour où en était la conspiration.
Tant qu’on se borna à écrire, à dessiner et à bavarder, on laissa faire aux Animaux, non pourtant sans mettre de temps en temps dans leurs roues quelques-uns des bâtons de la censure; mais quand on sut qu’une nouvelle assemblée allait se constituer, comme on pensait bien qu’elle pourrait donner lieu à des discussions vives, et peut-être même à des résolutions violentes, on avait aposté autour du lieu où devait se tenir l’assemblée une force armée redoutable, plus de la moitié de la garnison de Paris, dit-on!
Ceci explique, sans doute, suffisamment l’interruption que nous venons de signaler.
«Parbleu! dit le gardien en entrant soudainement dans la salle, comme jadis les rois entraient au parlement, le fouet à la main; parbleu! mes amis, je vous trouve plaisants. Quoi! vous êtes, pendant votre vie, logés, chauffés et nourris aux frais du gouvernement; et puis après, empaillés! conservés! étiquetés! numérotés! toujours sans bourse délier; et vous vous plaignez! et vous complotez!... Mais, brutes que vous êtes, vous ne savez donc pas que je donnerais ce que l’on me donne, en y ajoutant même ce que je prends, pour être à la place du moindre d’entre vous.»
Et tout en parlant, lui et sa troupe usant, ceux-ci de leurs fouets, ceux-là de leurs armes, ils vinrent à bout de s’emparer des conjurés pris au dépourvu. L’affaire, hélas! fut bientôt faite; la plupart des Animaux ayant eu l’imprudence de se rogner les ongles, afin de pouvoir écrire, étaient hors d’état d’opposer la moindre résistance. Au bout d’une heure, de tous les futurs libérateurs de la nation animale, il ne resta pas un seul qui ne fût prisonnier; et quand le dernier verrou fut poussé sur le dernier d’entre eux, le gardien prenant une fois encore la parole:
«Vous vous êtes agités, dit-il, vous avez parlé, vous avez écrit, vous avez été imprimés, vous avez été lus... et cela n’a servi à rien. Tout s’est donc passé dans les règles. Vous devez être satisfaits, ou je ne m’y connais pas.»