Le Bœuf s’éloigna de quelques pas, et frappa trois fois la terre de son sabot: c’était le signal convenu. Je pressai la détente, le coup partit, et nous tombâmes tous deux. L’émotion m’avait renversé; quant au Coq, il était mort sur le coup, victime de son opiniâtreté. La mort fut constatée par une Sangsue qui avait assisté au combat.

—Bravo! s’écria le Chien, en me relevant; vous m’avez rendu là un grand service. Ce maudit Coq demeurait dans la même ferme que moi; il se couchait en même temps que les Poules, et, dès l’aube, son chant insipide éveillait tout le monde. Quand on ne tient pas à voir lever l’aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là.

—Je n’y avais pas songé, reprit le Bœuf; le fait est que, grâce à ce brave Lièvre, nous pourrons désormais dormir la grasse matinée. Du reste, ce que vous avez fait là est digne d’un Français, me dit-il, car je soupçonne votre adversaire d’avoir appartenu autrefois à un ministre anglais qui l’avait dressé au combat. Je ne sais s’il faut en faire honneur à son éducation; mais jamais Coq ne se jeta plus étourdiment dans les hasards des batailles.

Je regardai avec douleur le cadavre de mon adversaire qui gisait sans vie sur le gazon.

—Que n’as-tu entendu de ton vivant, lui dis-je, cette impitoyable oraison funèbre! elle t’aurait appris ce que valait au juste ce renom de bretteur dont tu étais si fier et qui te coûte la vie.

Que le sang de ce malheureux Coq retombe sur vos têtes! dis-je au Bœuf et au Chien; car il dépendait de vous d’empêcher ce duel fatal. Quant à moi, je suis innocent de ce meurtre que je déteste: la mort m’a toujours paru abominable!

Et je repris fort triste la route de Rambouillet. J’avais toujours devant les yeux ce cadavre ensanglanté. Mais à mesure que j’avançai, ces funèbres images s’effacèrent. La vue des campagnes paisibles calme les plus grandes douleurs; et quand je retrouvai Rambouillet et ma forêt chérie, devant ces souvenirs de mes premiers jours tous mes chagrins furent oubliés. Quelques mois après mon retour, je connus enfin le bonheur d’être père et bientôt grand-père.—Vous savez le reste, mes chers enfants; et maintenant vous pouvez aller jouer. J’ai dit.»

Quand on ne tient pas à voir lever l’aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là.

A ces mots du vieillard, son auditoire se réveilla. Pendant cette dernière partie de son récit, le silence avait été exemplaire. Les petits ne se le firent pas dire deux fois; l’histoire leur avait paru très-intéressante et un peu longue: ils s’en allèrent courir dans les herbes.