—Madame la Pie, me demanda le petit Lièvre, tout en se frottant les yeux, c’est-il vrai tout ce que grand-papa vient de dire?
—Fi! lui dis-je, les grands-pères sont comme le bon Dieu; ils ne peuvent jamais ni se tromper ni mentir.
VI
Qu’est-ce que le bonheur? Conclusion tirée de saint Augustin (Conf., chap. des Odeurs).
«Ma chère Pie, me dit mon vieil ami, depuis mon retour aux champs, j’ai jeté un regard impartial sur les choses d’ici-bas, et quoique je les aie jugées sans passion, je serais bien embarrassé de vous en dire mon avis. Toute affirmation est téméraire. Je crois pourtant qu’on peut assurer qu’on ne saura jamais ce qu’il faudrait savoir pour être heureux. Mais est-il donc nécessaire de l’être?
Les Hommes seuls, chez lesquels cette bizarre manie d’être heureux est poussée jusqu’à la folie, persistent à se croire sérieusement destinés à résoudre, à leur profit, le problème du bonheur. Leurs philosophes, dont le métier consiste à chercher le sens de cette énigme, ont tous cherché en vain, puisqu’ils cherchent encore.—Les uns, pleins de leur propre mérite, placent naïvement le bonheur dans l’amour de soi-même; les autres, plus humbles, regardent le ciel et le demandent à Dieu seul, comme si Dieu le leur devait.—Ceux-ci vous disent, fût-on pauvre et repoussé comme Job: Ne te refuse rien! et ils prêchent d’exemple, parce qu’ils le peuvent; ceux-là veulent qu’on s’abstienne, et ils ne s’abstiennent pas.—Les plus opiniâtres se contentent d’espérer jusqu’à leur dernier jour qu’ils seront heureux... demain; mais la plupart conviennent, avec Shakspeare, qu’il vaudrait mieux n’être pas né.
Qu’en faut-il conclure? sinon que le bonheur n’est pas de ce monde, que ce mot est tout simplement un mot de trop dans toutes les langues, et qu’il est absurde de courir après une chose que personne ne trouve, et dont, à tout prendre, il est facile de se passer, puisque, bon gré, mal gré, tout le monde s’en passe.
Pour ma part, je doute encore qu’il faille bénir le Ciel de nous avoir fait naître dans une condition animale, et que la différence soit grande entre le Lièvre et l’Homme, au point de vue du bien-être.
Sans doute l’Homme est inhabile au bonheur; il a contre lui des instincts si pervers, qu’on a vu le frère s’armer contre le frère (est-on moins frères parce qu’on se bat?). Il a des prisons, des tribunaux, des maladies et une pauvre peau fine qu’une épine de rose met en sang et de laquelle il ne saurait être fier. Il a la pauvreté, cette plaie inconnue aux Lièvres, qui sont tous égaux devant le soleil et le serpolet, et, comme l’a dit Homère, il y a des hommes qui se promènent en mendiant sur la terre féconde.