Mais la destinée du Lièvre est-elle meilleure? Quand je réfléchis que ce n’est qu’à forces égales que les droits sont égaux, et qu’avec la crainte des hommes, des meutes et de la poudre à canon, un honnête Lièvre n’est pas encore sûr de faire son chemin dans le monde, je n’hésite pas à déclarer que le bonheur est impossible. Puisque tout le monde demande où il est, c’est qu’il n’est nulle part: car enfin, comme dit saint Augustin: «Si le mal n’existe pas, il existe au moins la crainte du mal, laquelle, certes, n’est pas un bien.» Le grand point, ce n’est donc pas d’être heureux, c’est de fuir le mal...

Maintenant, ajouta-t-il, ma chère Pie, j’ai fini.

Grand merci de l’attention que vous m’avez prêtée. C’est un mérite de savoir écouter. Jusqu’à présent, les Pies n’en ont pas eu le privilége, me dit-il un peu malignement. Conservez ce manuscrit, dont je vous laisse dépositaire, et quand ces pauvres petits auront passé l’âge où l’on joue, quand je serai mort, ce qui ne peut tarder, vous livrerez ces Mémoires à la publicité. Les Mémoires d’outre-tombe sont fort goûtés; de notre temps, les morts ne manquent pas d’admirateurs, et les vivants gagnent beaucoup à mourir.»

Voici, messieurs, ces Mémoires. C’est à une indiscrétion que vous les devez, je l’avoue: l’auteur n’est pas mort, et pourtant je vous les livre. J’espère que mon ami me pardonnera de l’avoir forcé à devenir célèbre de son vivant, et que sa modestie ne refusera pas de prendre un avant-goût de la gloire qu’un honnête Animal est toujours en droit d’attendre du récit de ses infortunes personnelles.

Veuillent messieurs les Milans, les Éperviers et autres poëtes qui ne chantent que sur la tombe des morts, traiter mon ami aussi favorablement que s’il eût déjà passé de vie à trépas!

Pour madame la Pie,

P.-J. Stahl.


PEINES DE CŒUR
D’UNE
CHATTE ANGLAISE