Si j’avais dû vous parler de moi, je n’aurais point entrepris de vous écrire, car je ne crois pas qu’il soit possible de raconter sa propre histoire avec convenance et impartialité. Les détails qui vont suivre ne me sont donc point personnels. Il vous suffira de savoir que si je ne suis pas la dernière à vous donner de mes nouvelles, c’est que malheureusement les soins de ma famille ne sauraient m’absorber.

Je suis seule au monde, messieurs, et ne connaîtrai jamais le bonheur d’être mère: je suis de la grande famille des Hyménoptères neutres. Mais le cœur s’accommode mal de l’isolement; vous ne vous étonnerez donc point que je me sois vouée à l’enseignement. Un Papillon de haut parage, qui vivait tout près de Paris, dans les bois de Belle-Vue, et qui m’avait sauvé la vie, se sentant mourir, me supplia de vouloir bien être la gouvernante de son enfant qu’il ne devait pas voir, et dont la naissance approchait.

Après quelques hésitations bien légitimes, sans doute, je pensai que si je me devais aux Hyménoptères mes frères, la reconnaissance me faisait pourtant un devoir impérieux d’accepter ce difficile emploi. Je promis donc à mon bienfaiteur de consacrer ma vie à l’œuf qu’il me confiait, et qu’il avait déposé dans le calice d’une fleur. L’enfant vit le jour le lendemain de la mort de son père; un rayon de soleil le fit éclore.

J’eus le chagrin de le voir débuter dans la vie par un acte d’ingratitude. Il quitta la Campanule, sa mère d’adoption, qui lui avait prêté l’abri de son cœur, sans songer seulement à dire un dernier adieu à la pauvre fleur, qui se courba jusqu’à terre en signe d’affliction.

Sa première éducation fut difficile: il était capricieux comme le vent, et d’une légèreté inouïe. Mais les caractères légers n’ont pas la conscience du mal qu’ils font: de là vient qu’on arrive souvent à les aimer. J’eus donc le bonheur, ou le malheur plutôt de me prendre d’affection pour ce pauvre enfant, quoiqu’il eût, à vrai dire, tous les défauts d’une petite Chenille. Ce mot, tout vulgaire qu’il soit, peut seul rendre ma pensée.

Je lui répétai mille fois, et toujours en vain, les mêmes leçons, je lui prédis mille fois les mêmes malheurs; plus incrédule que l’Homme lui-même, l’étourdi ne tenait aucun compte des prédictions. M’arrivait-il, le croyant endormi sous un brin d’herbe, de le quitter un instant, si courte qu’eût été mon absence, je ne le retrouvais plus à la même place; je me rappelle qu’un jour, et à cette époque ses seize pattes le portaient à peine, une visite que j’avais dû faire à des Abeilles de mon voisinage s’étant prolongée, il avait trouvé le moyen de grimper jusqu’à la cime d’un arbre, au péril de sa vie.

A peine au sortir de l’enfance, sa vivacité le quitta tout à coup. Je crus un instant que mes conseils avaient fructifié, mais je ne tardai pas à reconnaître que ce que j’avais pris pour de la sagesse, c’était une maladie, une véritable maladie, pendant laquelle il semblait sous le poids d’un engourdissement général. Il demeura de quinze à vingt jours sans mouvement, comme s’il eût dormi d’un sommeil léthargique. «Qu’éprouves-tu? lui disais-je quelquefois. Qu’as-tu, mon cher enfant?—Rien, me répondait-il d’une voix altérée, rien, ma bonne gouvernante; je ne saurais remuer, et pourtant je sens en moi des élans inconnus; le malaise qui m’accable n’a pas de nom, tout me fatigue: ne me dis rien, c’est bon de se taire et de ne pas remuer.»

Il était méconnaissable. Sa peau, d’un jaune pâle, avait l’apparence d’une feuille sèche; cette vie vraiment insuffisante ressemblait tant à la mort, que je désespérais de le sauver, quand un jour, par un soleil resplendissant, je le vis se réveiller peu à peu, et bientôt la guérison fut entière. Jamais transformation ne fut plus complète; il était grand, beau et brillant des plus riches couleurs. Quatre ailes d’azur à reflets charmants s’étaient comme par enchantement posées sur ses épaules, de gracieuses antennes se dressaient sur sa tête, six jolies petites pattes bien déliées s’agitaient sous un fin corselet de velours tacheté de rouge et de noir; ses yeux s’ouvrirent, son regard étincela, il secoua un instant ses ailes légères, la Chrysalide avait disparu, et je vis le Papillon s’envoler.

Je le suivis à tire-d’aile.

Jamais course ne fut plus vagabonde, jamais essor ne fut plus impétueux; il semblait que la terre entière lui appartînt, que toutes les fleurs fussent ses fleurs, que la lumière fût sa lumière, et que la création eût été faite pour lui seul. Cet enivrement fut tel, et cette entrée dans la vie si turbulente, que je craignis que les trésors de sa jeunesse ne pussent suffire à des élans si peu mesurés.