Mais bientôt sa trompe capricieuse délaissa ces prés d’abord tant aimés, dédaigna ces campagnes déjà trop connues. L’ennui vint, et contre ce mal des riches et des heureux, toutes les joies de l’espace, toutes les fêtes de la nature furent impuissantes. Je le vis alors rechercher de préférence la plante chérie d’Homère et de Platon, l’Asphodèle, symbole des pâles rêveries. Il restait des minutes entières sur le Lichen sans fleurs des rochers arides, les ailes rabattues, n’ayant d’autre sentiment que celui de la satiété; et plus d’une fois j’eus à l’éloigner des feuilles livides et sombres de la Belladone et de la Ciguë.

Il revint un soir très-agité, et me confia avec émotion qu’il avait rencontré sur un Souci des champs un Papillon fort aimable, nouvellement arrivé de pays lointains, desquels il lui avait raconté des merveilles.

L’amour de l’inconnu l’avait saisi.

On l’a dit[2]: qui n’a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer?

«Il faut que je meure ou que je voyage! s’écria-t-il.

—Ne meurs pas, lui dis-je, et voyageons.»

Soudain la vie lui revint, il déploya ses ailes ranimées, et nous partîmes pour Baden.

Vous dire sa folle joie au départ, ses ravissements, ses extases, cela est impossible; il était si radieux, si léger, que moi, pauvre insecte dont les chagrins ont affaibli les ailes, j’avais peine à le suivre.

Il ne s’arrêta qu’à Château-Thierry, non loin des bords vantés de la Marne qui virent naître La Fontaine.

Ce qui l’arrêta, vous le dirai-je? ce fut une humble Violette qu’il aperçut au coin d’un bois. «Comment ne pas t’aimer, lui dit-il, petite Violette, toi si douce et si modeste? Si tu savais comme tu as l’air honnête et charmant, comme tes jolies feuilles vertes te vont bien, tu comprendrais qu’il faut t’aimer. Sois bonne, consens à être ma sœur chérie, vois comme je deviens calme et reposé près de toi! Que j’aime cet arbre qui te protége de son ombre, cette paisible fraîcheur et ce parfum d’honneur qui t’environnent; que tu fais bien d’être bleue et gracieuse et cachée! Si tu m’aimais, quelle douce vie que la nôtre!