A manger, à digérer, à dormir, à chauffer mon épaisse cuirasse au soleil. Peu m’importe que les autres êtres de la création déploient de l’activité, et s’évertuent pour gagner leur misérable existence! Tranquille dans mon gîte, j’attends ma proie et la dévore. Issu des illustres Crocodiles qu’adoraient autrefois les Égyptiens, je dois être fidèle à mon origine aristocratique, dédaigner les jouissances intellectuelles et n’entrer en relation avec mes voisins que pour les croquer.
Eh bien! on ose me déranger, moi, gentilhomme Saurien!
Les Hommes, sous divers prétextes, troublent à chaque instant ma quiétude. Ils ont inventé la guerre; ils ont ensuite inventé le progrès pacifique, et ce sont autant d’imaginations dont je suis l’infortunée victime.
Je suis bien contrarié.
Mes premières années avaient été heureuses. Par une belle matinée d’été (mon histoire commence comme un roman moderne), je perçai la coquille de l’œuf où j’étais renfermé, et j’aperçus pour la première fois la lumière. J’avais à ma gauche le désert hérissé de sphinx et de pyramides, à ma droite, le Nil et l’île fleurie de Raoudah avec ses allées de sycomores et d’orangers. Sans prendre le temps d’admirer ce spectacle, je m’avançai vers le fleuve, et débutai dans la carrière gastronomique en avalant un Poisson qui passait. J’avais laissé sur le sable environ quarante œufs semblables à celui d’où je venais de sortir. Ont-ils été décimés par les Loutres et les Ichneumons? Sont-ils éclos sans encombre? Je ne m’en inquiète guère. Pour les francs Crocodiles, les liens de famille ne sont-ils pas des chaînes dont il est bon de s’affranchir?
Je vécus dix ans en me rassasiant tant bien que mal d’Oiseaux pêcheurs et de Chiens errants; parvenu à l’âge de raison, c’est-à-dire à l’âge où la plupart des êtres créés commencent à déraisonner, je me livrai à des réflexions philosophiques dont le résultat fut le monologue suivant:
«La nature, me dis-je, m’a comblé de ses plus rares faveurs. Charmes de la figure, élégance de la taille, capacité de l’estomac, elle m’a tout prodigué, la bonne mère! songeons à faire usage de ses dons. Je suis propre à la vie horizontale; abandonnons-nous à la mollesse; j’ai quatre rangées de dents acérées, mangeons les autres, et tâchons de n’en pas être mangé. Pratiquons l’art de jouir, adoptons la morale des viveurs, ce qui équivaut à n’en adopter aucune. Fuyons le mariage; ne partageons pas avec une compagne une proie que nous pouvons garder tout entière; ne nous condamnons pas à de longs sacrifices pour élever une bande d’enfants ingrats.»
Tel fut mon plan de conduite, et les charmes des Sauriennes du grand fleuve ne me firent point renoncer à mes projets de célibat. Une seule fois je crus ressentir une passion sérieuse pour une jeune Crocodile de cinquante-deux ans. O Mahomet! qu’elle était belle! Sa tête aplatie semblait avoir été comprimée entre les pinces d’un étau; sa gueule rieuse s’ouvrait large et profonde comme l’entrée de la pyramide de Chéops. Ses petits yeux verts étaient garnis d’une paupière aussi jaune que l’eau du Nil débordé. Sa peau était rude, raboteuse, semée de mouchetures verdâtres. Toutefois je résistai à la séduction de tant d’attraits, et rompis des nœuds qui menaçaient de m’attacher pour toujours.
Je me contentai, durant plusieurs années, de la chair des quadrupèdes et des habitants du fleuve. Je n’osais suivre l’exemple des vieux Crocodiles, et déclarer la guerre aux Hommes; mais, un jour, le shérif de Rahmanieh passa près de ma retraite, et je l’entraînai sous les eaux avant que ses serviteurs eussent eu le temps de détourner la tête. Il était tendre, succulent, comme doit l’être tout dignitaire grassement payé pour ne rien faire. Que de hauts et puissants seigneurs dont je souperais volontiers!
Depuis cette époque, je dédaignai les Bêtes pour les Hommes; ces derniers valent mieux comme comestible, et ce sont d’ailleurs nos ennemis naturels. Je ne tardai pas à acquérir parmi mes confrères une haute réputation d’audace et de sybaritisme. J’étais le roi de toutes leurs fêtes, le président de tous leurs banquets; les bords du Nil furent souvent témoins de nos réunions gastronomiques, et retentirent du bruit de nos chansons: