Amis, à bien manger le sage met sa gloire,
Prolongeons nos festins sous le ciel d’Orient.
Et broyons sans pitié d’une forte mâchoire
L’infidèle et le vrai croyant.

L’Homme prétend régner sur la race amphibie;
Il croit les Sauriens de ses lois dépendants,
Lui qui perd sous les eaux les forces et la vie,
Lui qui n’a que trente-deux dents!

Il peut être vainqueur en de grandes batailles;
Mais quand il veut tourner ses armes contre nous,
Notre dos cuirassé de solides écailles
Est impénétrable à ses coups.

Jamais il n’a servi notre chair sur ses tables,
Et nous, nous dévorons ce rival odieux.
Jadis, pour conjurer nos griffes redoutables,
Il nous pria comme des dieux!

Au commencement de la lune de Baby-el-Alouel, l’an de l’hégire 1213, autrement dit le 3 thermidor an VII, autrement dit le 21 juillet 1798, je sommeillais sur un lit de roseaux, quand je fus réveillé par un tumulte inaccoutumé. Des nuages de poussière s’élevaient autour du village d’Embabeh, et deux grandes armées s’avançaient l’une contre l’autre: d’un côté des Arabes, des Mamelouks cuirassés d’or, des Kiayas, des beys montés sur des Chevaux superbes, des escadrons miroitant au soleil; de l’autre, des soldats étrangers, en chapeaux de feutre noir à plumets rouges, en uniformes bleus, en pantalons d’un blanc sale. Le bey de l’armée franque était un petit homme pâle et maigre, et j’eus pitié des humains en songeant qu’ils se laissaient commander par un être chétif, dont un Crocodile n’eût fait qu’une bouchée.

Le petit homme prononça quelques paroles, en désignant du doigt le haut des Pyramides. Les soldats levèrent les yeux, ne virent rien, et parurent enthousiasmés. Puis, la canonnade retentit, les balles, les boulets, les obus, sifflèrent aux oreilles des Crocodiles, et en atteignirent quelques-uns. Hélas! messieurs, c’est à partir de ce jour fatal que mon repos a été détruit; l’infernale musique s’est fait entendre à plusieurs reprises, toujours aussi agaçante, et parfois meurtrière pour nous.

Mais nous aurions dédaigné cet inconvénient, si l’invasion des Occidentaux en Égypte, si la propagation de leurs idées de progrès, de civilisation, d’améliorations, n’avaient attiré dans notre patrie des savants, des ingénieurs, des perturbateurs comme Belzoni, Caillaud, Drovetti, qui ont exploré les ruines du passé, ou comme un certain Ferdinand de Lesseps, qui prélude à l’avenir.

Un jour, des importuns vinrent d’Europe camper à Louqsor, avisèrent, au milieu de cinq cents colonnes gigantesques, une pierre assez maussade, et à force de cabestans, de cordes et de machines, ils l’amenèrent à bord d’un bâtiment mouillé dans le Nil. Cette pierre, qui n’était qu’un accessoire de la décoration d’un temple égyptien, est plantée aujourd’hui, dit-on, au milieu de la plus belle place de l’Europe, entourée de fontaines où il n’y a pas assez d’eau pour baigner un jeune Caïman. Tous les orientalistes se sont en vain évertués à déchiffrer les caractères tracés sur ce monument. Malgré mes faibles connaissances dans la science des Champollion, je crois pouvoir avancer qu’il y a là une suite de maximes inconvenantes à l’usage des Crocodiles, et, vu la conduite des puissances du jour, je serais tenté de croire qu’elles en ont en partie découvert la clef. On y lit entre d’autres devises:

La bonne chère adorerasObélisque point ne prendras
Et aimeras parfaitement.De force ou de consentement.
Égoïste toujours serasDeux millions tu les payeras,
De fait et volontairement.Si tu les prends injustement.