Nos amateurs de pierres peu précieuses eurent la funeste idée de faire la chasse au Crocodile; l’un d’eux me poursuivit et me lança une pioche dont la pointe acérée me creva l’œil droit. La douleur me fit perdre connaissance, et quand je revins à moi, j’étais, hélas! garrotté, prisonnier et commensal des Hommes! On me transféra dans la grande ville d’El-Kahiréh, que les infidèles nomment le Caire, et je fus provisoirement logé chez un consul étranger. Le tintamarre de la bataille des Pyramides n’était pas comparable à celui qui se faisait dans cette maison, où l’on se battait aussi, mais à coups de langue. On s’y chamaillait du matin au soir; et comme on pérorait beaucoup sans pouvoir s’entendre, j’en conclus qu’il était question de la question d’Orient! Et pas un Crocodile pour mettre les dissidents d’accord en les croquant tous!

Le matelot qui s’était emparé de moi, ne me jugeant pas digne d’être offert au Muséum ou au Jardin d’acclimatation, me vendit à un saltimbanque après notre arrivée au Havre. O douleur! les mâchoires engourdies par le froid, je fus placé dans un vaste baquet, et exposé au stupide ébahissement de la foule. Le saltimbanque hurlait à la porte de sa baraque: «Entrez, messieurs et mesdames, c’est l’instant, c’est le moment où cet intéressant animal va prendre sa nourriture!» Il prononçait ces mots avec une conviction si communicative, et d’un ton si persuasif, qu’involontairement, en l’entendant, j’écartais les mâchoires pour engloutir les aliments promis. Hélas! le traître, craignant de mettre mes forces au niveau de ma rage, me soumettait à un jeûne systématique.

Un vieil escompteur, qui avait avancé quelques sommes au propriétaire de ma personne, me tira de cet esclavage en faisant saisir la ménagerie dont je formais le plus bel ornement; tous les autres Animaux étaient empaillés. Deux jours après, il me transmit, au lieu d’argent comptant, à un viveur qu’il aidait à se ruiner. Je fus casé dans un large bassin, près d’un port de mer, où mon nouveau patron possédait une délicieuse villa. J’appris par les propos des domestiques, ennemis intérieurs heureusement inconnus chez les Sauriens, que mon maître était un jeune Homme de quarante-cinq ans, gastronome distingué, possesseur de vingt-cinq mille livres de rente, ce qui, grâce à la bonhomie des fournisseurs, lui permettait d’en dépenser deux cent mille. Il avait éludé le mariage, qui, selon lui, n’était obligatoire qu’au dénoûment des vaudevilles, et s’appliquait uniquement à mener joyeuse vie. Au physique, il n’avait de remarquable que son ventre, dont il était fier: «Je l’ai fait ce qu’il est, disait-il, cela m’a coûté gros, mais je n’ai pas perdu mon argent. J’étais né pour être sec et maigre, un régime intelligent m’a donné, en dépit de la nature, cet honorable embonpoint.» Le moindre dîner de ce brave homme lui coûtait cinquante francs. «Il n’y a que les sots, disait-il encore, qui meurent de faim.»

Un soir d’été, après boire, mon possesseur vint me rendre visite avec une société nombreuse; les uns me trouvèrent une heureuse physionomie; les autres prétendirent que j’étais fort laid; tous, que j’avais un faux air de ressemblance avec leur ami. Les insolents! avec quel plaisir j’aurais mangé un suprême de dandy!

«Pourquoi vous amusez-vous à héberger ce monstre? dit un vieillard sans dents, qui, certes, méritait mieux que moi l’injurieuse qualification. A votre place, je le ferais tuer et accommoder par mon cuisinier. On m’a assuré que la chair du Crocodile était très-recherchée, tant par certaines peuplades africaines que par les Cochinchinois.

Il n’y a que les sots, disait-il encore, qui meurent de faim.

—Ma foi! dit mon patron, l’idée est originale. Vous avez beau dire qu’il a un faux air de ressemblance avec moi, je vous le sacrifie. Chef, tu nous prépareras demain un pâté de Crocodile aux oignons d’Égypte.»

Tous les parasites battirent des mains; le chef s’inclina; je frémis au fond de mon âme et de mon bassin. Après une nuit terrible, une nuit de condamné à mort, les premières clartés du soleil me montrèrent l’odieux cuisinier aiguisant un énorme coutelas pour m’en percer les entrailles! Il s’approcha de moi, escorté de deux estafiers, et pendant que l’un détachait ma chaîne, l’autre m’assena vingt-deux coups de bâton sur le crâne. J’étais perdu, si un bruit soudain n’avait attiré l’attention de mes bourreaux. Je vis mon patron se débattre entre quatre inconnus de mauvaise mine, arrivés de Paris, dont l’un tenait une montre à la main: cinq heures venaient de sonner. J’entendis crier: «En route pour Clichy!» Et une voiture roula sur le pavé. Sans en demander davantage, et profitant de la perturbation générale, je sautai hors de mon bassin, traversai rapidement le jardin, et de là je gagnai la mer...

J’ai pu, non sans peine, revenir dans mon pays natal; mais, ô douleur! on y canalise plus que jamais; on y répète avec une déplorable insistance les mots de civilisation et de progrès. Les eaux et les rivages sont encombrés de dragues, d’appareils divers, de chalands en fer, de grues à vapeur, de locomobiles et autres machines diaboliques.