Alors s’approcha de la tombe encore ouverte un Insecte entièrement vêtu de noir:

«Pourquoi pleurez-vous? s’écria-t-il. Et jusques à quand ceux sur qui pèse le fardeau de la vie pleureront-ils ceux que la mort a délivrés? Mais pleurez, ajouta-t-il, car celui qui est là n’a rien à craindre de votre douleur; vos larmes ne le ressusciteront point. Après la mort, qui donc voudrait reculer vers la vie?»

Mais les sanglots se faisaient encore entendre, car personne n’était consolé.

«Frères, dit un autre orateur en s’avançant à son tour, c’est à leur naissance et non à leur mort qu’il faut pleurer les Vers à soie. Notre frère est mort, réjouissez-vous, car il n’a eu de la vie que les fleurs et les feuilles; en quittant la terre, il a quitté toutes les douleurs, et n’a perdu que les misères. Je vous dis la vérité; vous êtes de pauvres Vers comme moi, pourquoi vous flatterais-je? Ce n’est pas nous autres, malheureux, que la vue de la mort doit troubler.»

Mais ils pleuraient toujours.

Et un de ceux qui pleuraient, prenant la parole à son tour:

«Nous savons, dit-il, que tout ce qui commence a une fin, et qu’il faut donc mourir; nous savons ce qu’il faut de courage pour gagner sa vie feuille par feuille, et sa feuille bouchée par bouchée; nous savons ce qu’il faut de patience et d’abnégation pour qu’une feuille de mûrier devienne une robe de soie; nous savons combien sont durs les travaux de la cabane et ceux de l’atelier, et qu’une fois enfermés dans notre triste cellule nous pleurerions en vain les songes de notre courte jeunesse avant que notre tâche soit achevée; nous savons enfin qu’à tout prendre, mourir, c’est cesser de filer, la mort n’étant que l’autre bout de ce fil qui commence à la vie; nous nous disons aussi que de quelque côté qu’on se tourne on voit mourir, et que, quand on regarde en soi-même, on voit mourir encore, et que notre frère qui est mort n’a donc cédé qu’au destin; mais nous aimions notre frère, et rien ne nous consolera de l’avoir perdu.»

Et tous dirent avec lui: «Nous aimions notre frère, et rien ne nous consolera de l’avoir perdu.»

La Mante religieuse s’approcha alors.