Je partis vraiment affligé de la perfection de cette oligarchie et de la hardiesse de son égoïsme. Chemin faisant, je rencontrai sur la route un prince d’Euglosse-Bourdon qui allait presque aussi vite que moi. Je lui demandai la raison de son empressement; l’infortuné m’apprit qu’il voulait assister au couronnement d’une reine. Charmé de pouvoir observer une si belle cérémonie, j’accompagnai ce jeune prince, plein d’illusions. Il avait l’espoir d’être le mari de la reine, étant de cette célèbre famille d’Euglosse-Bourdon en possession de fournir des maris aux reines, et qui leur en tient toujours un tout prêt, comme on tenait à Napoléon un poulet tout rôti pour ses soupers. Ce prince, qui n’avait que ses belles couleurs pour toute fortune, quittait un pauvre endroit, sans fleurs ni miel, et comptait vivre dans le luxe, l’abondance et les honneurs.
II
De la Monarchie des Abeilles.
Instruit déjà par ce que j’avais vu dans l’Empire Formique, je résolus d’examiner les mœurs du peuple avant d’écouter les grands et les princes. En arrivant, je heurtai une Abeille qui portait un potage.
«Ah! je suis perdue, dit-elle. On me tuera, ou tout au moins je serai mise en prison.
—Et pourquoi? lui dis-je.
—Ne voyez-vous pas que vous m’avez fait répandre le bouillon de la reine! Pauvre reine! Heureusement que la Grande Échansonne, la duchesse des Roses, aura peut-être envoyé dans plusieurs directions: ma faute sera réparée, car je mourrais de chagrin d’avoir fait attendre la reine.
—Entends-tu, prince Bourdon?» dis-je au jeune voyageur.
L’Abeille se lamentait toujours d’avoir perdu l’occasion de voir la reine.
«Eh! mon Dieu, qu’est-ce donc que votre reine pour que vous soyez dans une telle adoration? m’écriai-je. Je suis d’un pays, ma chère, où l’on se soucie peu des rois, des reines et autres inventions humaines.