—Humaines! s’écria l’Abeille. Il n’y a rien chez nous, effronté Pierrot, qui ne soit d’institution divine. Notre reine tient son pouvoir de Dieu. Nous ne pourrions pas plus exister en corps social sans elle, que tu ne pourrais voler sans plumes. Elle est notre joie et notre lumière, la cause et la fin de tous nos efforts. Elle nomme une directrice des ponts et chaussées qui nous donne nos plans et nos alignements pour nos somptueux édifices. Elle distribue à chacun sa tâche selon ses capacités, elle est la justice même et s’occupe sans cesse de son peuple: elle le pond, et nous nous empressons de le nourrir, car nous sommes créées et mises au monde pour l’adorer, la servir et la défendre. Aussi faisons-nous pour les petites reines des palais particuliers et les dotons-nous d’une bouillie particulière pour leur nourriture. A notre reine seule revient l’honneur de chanter et de parler, elle seule fait entendre sa belle voix.

—Quelle est votre reine? dit alors le prince d’Euglosse-Bourdon.

—C’est, dit l’Abeille, Tithymalia XVII, dite la Grande Ruchonne, car elle a pondu cent peuples de trente mille individus. Elle est sortie victorieuse de cinq combats qui lui ont été livrés par d’autres reines jalouses. Elle est douée de la plus surprenante perspicacité. Elle sait quand il doit pleuvoir, elle prévoit les plus rudes hivers, elle est riche en miel, et l’on soupçonne qu’elle en a des trésors placés dans les pays étrangers.

—Ma chère, dit le prince d’Euglosse-Bourdon, croyez-vous que quelque jeune reine soit sur le point d’être mariée?...

—N’entendez-vous pas, prince, dit l’Ouvrière, le bruit et les cérémonies du départ d’un peuple? Chez nous, il n’y a pas de prince sans reine. Si vous voulez faire la cour à l’une des filles de Tithymalia, dépêchez-vous, vous êtes assez bien de votre personne, et vous aurez une belle lune de miel.»

Je fus émerveillé du spectacle qui s’offrit à mes regards et qui, certes, doit agir assez sur les imaginations vulgaires pour leur faire aimer les momeries et les superstitions qui sont l’esprit et la loi de ce gouvernement. Huit timbaliers à corselet jaune et noir sortirent en chantant de la vieille cité, que l’Ouvrière me dit se nommer Sidracha du nom de la première Abeille qui prêcha l’Ordre Social. Ces huit timbaliers furent suivis de cinquante musiciens si beaux, que vous eussiez dit des saphirs vivants. Ils exécutaient l’air de:

Vive Tithymalia! vive c’te reine bonne enfant!
Qui mange et boit comme cent,
Et qui pond tout autant.

Les paroles ont été faites par tout le monde, mais l’air est dû à l’un des meilleurs Faux-Bourdons du pays. Après, venaient les gardes du corps armés d’aiguillons terribles; ils étaient deux cents, allaient six par six, sur six rangs de profondeur, et chaque bataillon de six rangs avait en tête un capitaine qui portait sur son corselet la décoration du Sidrach, emblème du mérite civil et militaire, une petite étoile en cire rouge. Derrière les porte-aiguillons allaient les essuyeuses de la reine, commandées par la Grande Essuyeuse; puis la Grande Échansonne avec huit petites échansonnes, deux par quartier; la Grande Maîtresse de la loge royale suivie de douze balayeuses; la Grande Gardienne de la cire et la Maîtresse du miel; enfin la jeune reine, belle de toute sa virginité. Ses ailes, qui reluisaient d’un éclat ravissant, ne lui avaient pas encore servi. Sa mère, Tithymalia XVII, l’accompagnait; elle étincelait d’une poussière de diamants. Le corps de musique suivait, et chantait une cantate composée exprès pour le départ. Après le corps de musique, venaient douze gros vieux Bourdons qui me parurent être une espèce de clergé. Enfin dix ou douze mille Abeilles sortirent se tenant par les pattes. Tithymalia resta sur le bord de la ruche, et dit à sa fille ces mémorables paroles:

«C’est toujours avec un nouveau plaisir que je vous vois prendre votre volée, car c’est une assurance que mon peuple sera tranquille, et que...»