Tithymalia devait bien connaître les secrets de son propre gouvernement, et comme j’avais remarqué le plaisir qu’elle prenait à bavarder, je ne pouvais m’adresser à personne qui me donnât de meilleurs renseignements: le silence avec elle devait être aussi instructif que la parole. Plusieurs Abeilles vinrent m’examiner pour savoir si je ne portais pas sur moi quelque odeur dangereuse. La reine était tellement idolâtrée de ses sujettes, qu’on tremblait à l’idée de sa mort. Quelques instants après, la vieille reine Tithymalia vint se poser sur une fleur de pêcher où j’occupais une branche inférieure, et où, par habitude, elle prit quelque chose.
«Grande reine, lui dis-je, vous voyez un philosophe de l’ordre des Moineaux, voyageant pour comparer les gouvernements divers des animaux afin de trouver le meilleur. Je suis Français et troubadour, car le moineau français pense en chantant. Votre Majesté doit bien connaître les inconvénients de son système.
—Sage Moineau, je m’ennuierais beaucoup si je n’avais pas à pondre deux fois par an; mais j’ai souvent désiré n’être qu’une Ouvrière, mangeant la soupe aux choux des roses, allant et venant de fleur en fleur. Si vous voulez me faire plaisir, ne m’appelez ni majesté ni reine, dites-moi tout simplement princesse.
—Princesse, repris-je, il me semble que la mécanique à laquelle vous donnez le nom de peuple des Abeilles exclut toute liberté, vos Ouvrières font toujours absolument la même chose, et vous vivez, je le vois, d’après les coutumes égyptiennes.
—Cela est vrai, mais l’Ordre est une des plus belles choses. Ordre public, voilà notre devise, et nous la pratiquons; tandis que si les Hommes s’avisent de nous imiter, ils se contentent de graver ces mots en relief sur les boutons de leurs gardes nationaux, et les prennent alors pour prétexte des plus grands désordres. La monarchie, c’est l’ordre, et l’ordre est absolu.
—L’ordre à votre profit, princesse. Il me semble que les Abeilles vous font une jolie liste civile de bouillie perfectionnée, et ne s’occupent que de vous.
—Eh! que voulez-vous? l’État, c’est moi. Sans moi, tout périrait. Partout où chacun discute l’ordre, il fait l’ordre à son image, et comme il y a autant d’ordres que d’opinions, il s’ensuit un constant désordre. Ici, l’on vit heureux parce que l’ordre est le même. Il vaut mieux que ces intelligentes Bêtes aient une reine, que d’en avoir cinq cents comme chez les Fourmis par exemple. Le monde des Abeilles a tant de fois éprouvé le danger des discussions, qu’il ne tente plus l’expérience. Un jour, il y eut une révolte. Les Ouvrières cessèrent de recueillir la propolis, le miel, la cire. A la voix de quelques novatrices, on enfonça les magasins, chacune d’elles devint libre et voulut faire à sa guise. Je sortis, suivie de quelques fidèles de ma garde, de mes accoucheuses et de ma cour, et vins dans cette ruche. Eh bien, la ruche en révolution n’eut plus de bâtiments, plus de réserves. Chacune des citoyennes mangea son miel, et la nation n’exista plus. Quelques fugitifs vinrent chez nous transis de froid, et reconnurent leurs erreurs.
—Il est malheureux, lui dis-je, que le bien ne puisse s’obtenir que par une division cruelle en castes; mon bon sens de Moineau se révolte à cette idée de l’inégalité des conditions.
—Adieu, me dit la reine, que Dieu vous éclaire! De Dieu procède l’instinct, obéissons à Dieu. Si l’égalité pouvait être proclamée, ne serait-ce pas chez les Abeilles, qui sont toutes de même forme et de même grandeur, dont les estomacs ont la même capacité, dont les affections sont réglées par les lois mathématiques les plus rigoureuses? Mais, vous le voyez, ces proportions, ces occupations ne peuvent être maintenues que par le gouvernement d’une reine.
—Et pour qui faites-vous votre miel? pour l’Homme? lui dis-je. Oh! la liberté! Ne travailler que pour soi, s’agiter dans son instinct! ne se dévouer que pour tous, car tous, c’est encore nous-mêmes!