De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-être serez-vous surpris de savoir que faisant si grande chère, il ne vivait que d'une croûte de pain par jour. Aussi son visage était-il d'un homme mourant. Bien que son parc fût très-grand, et qu'il eût mille endroits tous les plus beaux les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin, et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit, et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent.
Sous ce berceau qu'Amour exprès
Fit pour toucher quelque inhumaine,
L'un de nous deux, un jour, au frais,
Assis près de cette fontaine,
Le cœur percé de mille traits,
D'une main qu'il portait à peine,
Grava ces vers sur un cyprès:
«Hélas! que l'on serait heureux
Dans ce beau lieu digne d'envie,
Si, toujours aimé de Sylvie,
L'on pouvait, toujours amoureux,
Avec elle passer la vie!»
Vous connaîtrez par-là que dans notre voyage nous ne songions pas toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M. d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de Pénautier, qui nous mena chez lui, à Pénautier, à une lieue de Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois, avec le cher ami Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'était pas mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y eût une grande journée. Le temps était si beau, que nous espérions le lendemain, sur nos chevaux frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher près de Montpellier. Mais, par malheur,
Dans cette vilaine Narbonne
Toujours il pleut, toujours il tonne.
Toute la nuit doncques il plut,
Et tant d'eau cette nuit il chut,
Que la campagne submergée
Tint deux jours la ville assiégée.
Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute était perdu si son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il était de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d'abord dans l'église cathédrale, qu'ils prétendaient être un chef-d'œuvre pour la hauteur des voûtes, mais nous ne saurions pas dire au vrai
Si l'architecte qui la fit,
La fit ronde, ovale ou carrée,
Et moins encor s'il la bâtit
Haute, basse, large ou serrée.
Car, arrivés en ce saint lieu,
Nous n'eûmes jamais autre envie
Que de faire des vœux à Dieu
De ne le voir de notre vie.
Ce qu'on y montre encor de rare,
Est un vieux et sombre tableau,
Où l'on voit sortir un Lazare
À demi mort de son tombeau.
Mais le peintre l'a si bien fait
Sec, pâle, hideux, noir, effroyable,
Qu'il semble bien moins le portrait
Du bon Lazare que d'un diable.
Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux merveilles, ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait, de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui tombaient, en vérité, de la v... Voilà tous les divertissements que nous eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis,
Digne objet de notre courroux,
Vieille ville toute de fange,
Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts,
Pourrais-tu prétendre de nous
Le moindre vers à ta louange?
Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver
De quinze ou vingt malheureux drilles,
Où l'on peut à peine trouver
Deux ou trois misérables filles
Aussi malsaines que ton air.
Va, tu n'eus jamais rien de beau,
Rien qui mérite qu'on le prise,
Bien peu de chose est ton tableau,
Et bien moins que rien ton église.
L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin les eaux s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un torrent qui s'était fait de l'égout des eaux, large comme une rivière, Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain, ayant traversé les landes de Saint-Hubéri, et goûté les bons muscats de Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces plantades et de ces blanquettes que vous connaissez.
Nous y abordâmes à travers mille boules de mail; car on joue là, le long des chemins, à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial; et cependant,