Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vallée de misère et vos rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites,
Soyez donc assez braves gens
Pour quitter enfin vos murailles,
Et si vous êtes de bon sens,
Allez et courez chez Fontrailles
Vous gorger de mets excellents.
Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit à faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le président de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il fut informé de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse, descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M. le président de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dîner, jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa permission, la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur n'était rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour vous en faire une description magnifique.
Toi qui présides aux repas,
Ô Muse! sois-nous favorable;
Décris avec nous tous les plats
Qui parurent sur cette table.
Pour notre honneur et pour ta gloire,
Fais qu'aucun de tous ces grands mets
Ne s'échappe à notre mémoire,
Et fais qu'on en parle à jamais.
Mais comme notre esprit s'abuse
De s'imaginer qu'aux festins
Puisse présider une Muse,
Et qu'elle se connaisse en vins!
Non, non, les doctes demoiselles
N'eurent jamais un bon morceau:
Et ces vieilles sempiternelles
Ne burent jamais que de l'eau.
À qui donc adresser ses vœux
En des occasions pareilles?
Est-ce à vous, Bacchus, roi des treilles?
À vous, dieu des mets savoureux?
Mais, pour rimer, Bacchus et Come
Sont des dieux de peu de secours;
Et jamais de mémoire d'homme,
On ne leur fit un tel discours.
Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru Toulouse, ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige, pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez aisément son nom, quand nous vous dirons
Que c'est un de ces beaux esprits
Dont Toulouse fut l'origine.
C'est le seul Gascon qui n'a pris
Ni l'air ni l'accent du pays;
Et l'on jugerait à sa mine
Qu'il n'a jamais quitté Paris.
Enfin, c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont rien que d'un homme qui n'aurait jamais bougé de la cour.
Vous saurez qu'il est marié,
Environ depuis une année,
Et qu'il est tout à fait lié
Du sacré lien d'hyménée.
Lié tout à fait, c'est-à-dire
Qu'il est lié tout à fait bien,
Et qu'il ne lui manque plus rien,
Et qu'il a tout ce qu'il désire.
L'épouse est bien apparentée,
Et bien apparenté l'époux;
Elle est jeune, riche, espritée:
Il est jeune, riche, esprit doux.
Avec lui et dans son carrosse, nous quittâmes Toulouse pour aller à Grouille, où M. le comte d'Aubijoux nous reçut très-civilement. Nous le trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir au milieu de son jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. Il a destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas dire avec sa maîtresse:
Malgré l'injustice des cours,
Dans cet agréable ermitage
Il coule doucement ses jours,
Et vit en véritable sage.