«Messieurs, je ne suis point surpris
Que de ma rencontre imprévue
Vous ayez un peu l'âme émue:
Mais lorsque vous aurez appris
En quel rang les destins ont mis
Ma naissance à vous inconnue,
Vous rassurerez vos esprits.
«Je suis le dieu de ce ruisseau,
Qui, d'une urne jamais tarie,
Qui penche au pied de ce coteau,
Prends le soin dans cette prairie
De verser incessamment l'eau
Qui la rend si verte et fleurie.
«Depuis huit jours, matin et soir,
Vous me venez règlement voir,
Sans croire me rendre visite.
Ce n'est pas que je ne mérite
Que l'on me rende ce devoir;
Car enfin j'ai cet avantage,
Qu'un canal si clair et si net
Est le lieu de mon apanage.
Dans la Gascogne un tel partage
Est bien joli pour un cadet.
«Aussi l'avez-vous trouvé tel,
Louant mes bords et ma verdure;
Ce qui me plaît, je vous assure,
Plus qu'une offrande ou qu'un autel;
Et tout à l'heure, je le jure,
Vous en serez, foi d'immortel,
Récompensés avec usure.
«Dans ce petit vallon champêtre
Soyez donc les très-bien venus,
Chacun de vous y sera maître;
Et puisque vous voulez connaître
Les causes du flux et du reflux,
Je vous instruirai là-dessus,
Et vous ferai bientôt paraître
Que les raisonnements cornus
De tous temps sont les attributs
De la faiblesse de votre être;
«Car tous les dits et les redits
De ces vieux rêveurs de jadis,
Ne sont que contes d'Amadis.
Même dans vos sectes dernières,
Les Descartes, les Gassendis,
Quoiqu'en différentes manières,
Et plus heureux et plus hardis
À fouiller les causes premières,
N'ont jamais traité ces matières
Que comme de vrais étourdis.
«Moi qui sais le fin de ceci,
Comme étant chose qui m'importe,
Pour vous mon amour est si forte,
Qu'après en avoir éclairci
Votre esprit de si bonne sorte,
Qu'il n'en soit jamais en souci,
Je veux que la docte cohorte
Vous en doive le grand merci.
Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le gazon à ses côtés. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire, fort étonnés de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un coup
Il se moucha, cracha, toussa,
Puis en ces mots il commença:
«Lorsque l'onde en partage échut
Au frère du grand dieu qui tonne,
L'avènement à la couronne
De ce nouveau monarque fut
Publié partout, et fallut
Que chaque dieu-fleuve en personne
Allât lui porter son tribut.
Dans ce rencontre la Garonne
Entre tous les autres parut,
Mais si brusque et si fanfaronne,
Que sa démarche lui déplut;
Et le puissant dieu résolut
De châtier cette Gasconne
Par quelque signalé rebut.
«De fait, il en fit peu de cas
Quand elle lui vint rendre hommage;
Il se renfrogna le visage,
Et la traita du haut en bas.
«Mais elle, au lieu de l'apaiser
Ayant pris soin d'apprivoiser,
Avec la puissante Dordogne,
Mille autres fleuves de Gascogne,
Sembla le vouloir offenser.
«Lui, d'une orgueilleuse manière,
Comme il a l'humeur fort altière.
Amèrement s'en courrouça;
Et d'une mine froide et fière,
Deux fois si loin la repoussa,
Que cette insolente rivière
Toutes les deux fois rebroussa
Plus de six heures en arrière.
«Bien qu'au vrai cette téméraire
Se fût attiré sur les bras
Un peu follement cette affaire.
Les grands fleuves ne crurent pas
Devoir, en un tel embarras,
Se séparer de leur confrère,
Ni l'abandonner, au contraire,
Ils en murmurèrent tout bas.
Accusant le roi trop sévère.
«Mais lui, branlant ses cheveux blancs,
Tout dégouttants de l'onde amère,
«Taisez-vous, dit-il, insolents,
Ou vous saurez en peu de temps
Ce que peut Neptune en colère.»
«Sur-le-champ, au lieu de se taire,
Plus haut encore on murmura.
Le dieu lors en furie entra,
Son trident par trois fois serra,
Et trois fois par le Styx jura:
«Quoi donc! ici l'on osera
Dire hautement ce qu'on voudra!
Chaque petit dieu glosera
Sur ce que Neptune fera!
Per Dio questo non sarà.
Chacun d'eux s'en repentira,
Et pareil traitement aura;
Car deux fois par jour on verra
Qu'à sa source on retournera,
Et deux fois mon courroux fuira:
Mais plus loin que pas un ira
Celui qui, pour son malheur, a
Causé tout ce désordre-là;
Et cet exemple durera
Tant que Neptune régnera.»
«À ce dieu du moite élément
Les rebelles lors se soumirent;
Et, quoique grondant, obéirent
Par force à ce commandement.
«Voilà ce qu'on n'a jamais su,
Et ce que tout le monde admire.
Aussi nous avions résolu,
Pour notre honneur, de n'en rien dire:
Mais aujourd'hui vous m'avez plu
Si fort, que je n'ai jamais pu
M'empêcher de vous en instruire.»
Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux, mais si vite qu'il était à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes; et voyant qu'il était impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois:
«Eh! monsieur le Fleuve, arrêtez!
Ne vous en allez pas si vite!
Eh! de grâce, un mot! écoutez!»
Mais il se remit dans son gîte,
et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous allâmes en vain jusqu'à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus
Qu'un murmure agréable et doux;
Mais cet agréable murmure
N'est entendu que des cailloux.
Il ne le put être de nous;
Et même, sans vous faire injure,
Il ne l'eût pas été de vous.
Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur cette aventure. Notre esprit n'était pas entièrement satisfait de cet éclaircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une sédition où tous les fleuves avaient trempé, il n'y en avait eu qu'une partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant que nous demeurâmes à Encosse, pour y conjurer cet honnête fleuve de nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il ne parut plus; et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en aller.
Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avait envoyé, nous mena bien à notre aise chez lui, à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie, qu'il était aisé de juger que nos visages n'étaient point désagréables au maître de la maison.
C'est chez cet illustre Fontrailles,
Où les tourtes, les ortolans,
Les perdrix rouges et les cailles,
Et mille autres vols succulents
Nous firent horreur des mangeailles
Dont Carbon et tant de canailles
Vous affrontent depuis vingt ans.