Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que celle-ci.

Cependant l'Aurore vermeille
Répand ses feux sur l'horizon.
Je me lève, l'abbé s'éveille,
J'entends le fouet du postillon.
Ce fut pour moi bruit agréable.
Adieu donc, ville d'Avignon,
Ville pourtant très-respectable,
Si dans tes murs tout curieux
Qui va voir faire l'exercice
Risquait moins sa vie ou ses yeux,
Et qu'un bon ordre de police
Mît tous les conteurs ennuyeux
Dans les prisons du Saint-Office.

Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.

Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc, règnent des canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns, l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs sources. De hauts peupliers, semés, sans ordre, y défendent du soleil, dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du royaume la plus méridionale. La Durance, qu'on passe à, Bompar, nous fit entrer insensiblement en Provence.

D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute verdure, telle est la route qui nous conduit à Aix, grande et belle ville qui vaut bien un article à part. Nous le réservons, madame, pour le second volume de cet ouvrage mémorable.

Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs, qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit enfin arriver au terme de leurs courses, au château de M...

C'est de ce brûlant rivage,
Dont l'ardente aridité
Offre le pin pour bocage,
Un désert pour paysage,
Par les torrents humecté:
Lieux où l'oiseau de carnage
Dispute au hibou sauvage
D'un roc la concavité,
Un chêne détruit par l'âge:
Noir théâtre de la rage
De plus d'un vent redouté.
Où l'époux peu respecté
D'une déesse volage,
Forge par maint alliage
Les traits de la déité
Qui d'un sourcil irrité
Étonne, ébranle, ravage
L'univers épouvanté.
Mais laissons ce radotage,
De ce lieu très-peu flatté
J'ose vous offrir l'hommage
D'un mortel peu dans l'usage
De trahir la vérité.
Sans l'avoir sollicité:
Si noblesse sans fierté,
Agrément sans étalage,
Raison sans austérité,
Font un unique assemblage;
Ces traits, votre heureux partage,
Honorent l'humanité.
Hélas! la naïveté
De ce compliment peu sage
Doit vous plaire davantage
Qu'un discours plus apprêté,
Dont le brillant verbiage
Manque de réalité.
Si de ma témérité
J'ai cru cacher le langage,
Sous l'auspice accrédité
De l'agréable voyage
Qui par fameux personnage
Va vous être présenté,
Pardonnez ce badinage:
Voyez mon humilité:
De l'éclat d'un faux plumage
Je ne fais point vanité.
La modestie à mon âge
N'est commune qualité.

On vous ment sur M***, madame la comtesse.

L'auteur, très-véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux, un séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de montagnes.

Car nous lisons dans des chroniques
Qui ne sont pas encor publiques,
Qu'autrefois le bon roi René
Dans cet asile fortuné
Faisait des retraites mystiques.
On voit même un canal fort net.
Où, sans tasse ni gobelet,
Ce roi buvait l'eau vive et pure
Dont la fraîcheur et le murmure
L'endormaient dans un cabinet
Formé de fleurs et de verdure;
Et de nos jours une beauté
Qui n'était rien moins que bigote,
Avec une sœur peu dévote
Y chercha l'hospitalité.
C'était la fugitive Hortense,
Laquelle, nous dit-on ici,
Sur les rives de la Durance,
Ne pourchassait pas son mari.