Voilà ce que c'est, madame, que ce lieu si fort défiguré par son seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître, telle qu'elle est, la dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre madame la marquise de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la vertu même.

Oh! pour cette fois taisons-nous!
Dieu vous garde, aimables époux.
Que chacun chérit et révère,
De notre long itinéraire.
L'ennui retombera sur nous,
S'il n'a le bonheur de vous plaire.

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À. M. ***

Le 28 octobre 1740.

Imaginez trois voyageurs,
Et qui pourtant ne sont menteurs.
Qu'une voiture délabrée,
Par deux maigres chevaux tirée.
Pendant trois jours a fracassés.
Disloques, meurtris et versés
Jusqu'à certain lieu plein d'ornières
Où lesdits chevaux, morts de faim,
Malgré mille coups d'étrivières,
Se sont arrêtés en chemin,
Nous faisant clairement comprendre
Qu'ils avaient assez voyagé;
Que de nous ils prenaient congé,
Et qu'ils nous criaient de descendre,
Jugez donc, après ce cadeau,
De quel air, sans feu ni manteau,
Par une nuit très-pluvieuse,
Notre troupe, fort peu joyeuse.
Traversant à pied maint coteau.
Au bout d'une route scabreuse
Parvient enfin jusqu'au château.
Peignez-vous dans cette aventure
Trois têtes dont la chevelure,
Distillant l'eau de toutes parts,
Imite assez bien la figure
Des Scamandres et des Sangars.

Voilà, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un sénateur qui ne peut se louer lui-même, parce qu'il tient la plume, et d'un très-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nous arrivons; et mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons.

Demain nos muses reposées,
Fraîches, vermeilles et frisées,
Mettront d'accord harpes et luth,
Et vous payeront leur tribut.

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29 octobre 1740.